I.D n° 539 : Éloge de la complexité

publié le 27 décembre 2014 , par Claude Vercey dans Accueil> Les I.D

 
 

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Avec Les Troubadours, de Michel Zink ( Editions Perrin), je pensais faire un pas de côté, me dégager momentanément de cette poésie d’aujourd’hui qui m’accapare. Oui, j’abordai ces Troubadours comme un livre d’évasion. Ce que j’aurais dû me souvenir : qu’il n’y a meilleur moyen d’approcher de son propre monde que de s’en éloigner, les voyageurs les plus lucides vous le diront.

Reconnaître avant toute autre considération que le livre tient d’abord ses promesses : « il n’a rien de savant. Il ne se risque pas à offrir une synthèse systématique. Il ne prétend pas dominer, ni renouveler l’histoire littéraire. Il raconte une histoire poétique avec l’espoir qu’elle nous mènera au cœur des poèmes. »

Il m’a ramené quant à moi, à cette idée qu’il m’a plu jadis de mettre en avant, un peu oubliée depuis comme toute vérité devenue trop évidente : les commencements en art sont fascinants. Peut-être même qu’il n’y a que les commencements qui soient fascinants, en art - et en bien d’autres matières. Sans doute, d’ordinaire, est-ce le surgissement natif d’une œuvre d’aujourd’hui auquel je m’attache, mais c’est bien aussi un commencement qu’évoque ce livre des Troubadours, et quel ! : celui de la poésie européenne moderne, et l’on ne peut que constater que cet art, si débutant qu’il soit, n’est en rien préfiguration d’un art à venir que l’évolution aurait à charge de parfaire, mais art lui-même bel et bien, d’un coup et dans toutes ses dimensions : il soulève et résous toute question fondamentale qu’il ne cessera au cours de son histoire d’agiter, pose à notre étonnement des problématiques qu’on aurait pensé spécifiquement liées à la modernité, comme cette propension si souvent vouées aux gémonies à cultiver l’obscur et la complexité. On appréciera cette mise au point de Michel Zink, à rebrousse-poil des idées reçues :

Notre représentation spontanée de l’évolution, dans l’ordre de l’art littéraire ou ailleurs, le fait aller du simple au complexe, sur le modèle de l’évolution du vivant. La beauté que nous reconnaissons généralement aux plus anciens monuments de la poésie est celles de la simplicité. […] Mais la poésie des troubadours, cette poésie si ancienne, cette première poésie composée dans les nouvelles langues de l’Europe, est éperdument élitiste et sophistiquée. Non seulement, elle n’a rien de populaire au sens sociologique du terme, tout au contraire, mais encore elle frappe, non par sa simplicité, mais par sa complexité et par sa difficulté délibérée.

Parmi les autres points nombreux qui m’arrêtèrent au cours de l’ouvrage, celui-ci : le souci de la nouveauté, pourtant considéré depuis Baudelaire comme le criterium de la modernité. Or cette préoccupation, les troubadours déjà la partagent, et dès le premier d’entre eux, Guillaume d’Aquitaine, comte de Poitiers : provocation, ironie, plaisanterie sont présentes dans ses chansons, note l’historien qui insiste : « Si exceptionnelles et scandaleuses qu’aient paru la personnalité et l’œuvre du premier troubadour, elles font de la transgression une norme que respecteront les successeurs en poésie du comte de Poitiers. » 

Transgression et rupture, originalité, hermétisme, toute thématique qui nous est familière. Nul décidément n’est censé ignorer les sources. Retournons donc plus souvent auprès des poètes de ce temps lointain où l’on se devait de rivaliser en prouesses, où s’inventait l’amour. Dans leur étrangeté, en dépit de celle-ci qu’il ne faut certes pas minimiser, ces troubadours ne nous sont pas étrangers, - moins, tout bien pesé, que trop facilement on en préjugeait.


Repères  : Michel Zink  : Les Troubadours. Une Histoire poétique. Editions Perrin. 450 p. 12€.

Lire aussi : I.D n° 219 : Le poète qui aimait la guerre. A propos de Jean-Pierre Thuillat – Bertran de Born - Fanlac éd.

 

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