Nu(e) n° 59

publié le 3 juin 2016 , par Jacmo dans Accueil> Revue du mois

 
 

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…Lire, c’est recevoir en don des fragments de significations entre lesquels notre insignifiance vient tisser un peu de lien… C’est Christian Doumet qui parle, à qui est consacrée entièrement cette forte livraison de la revue Nu(e).

Tout l’entretien initial conduit par Jacqueline Didier fait montre de sa lucidité et de son intelligence, avec de fortes réflexions comme celle-ci : On n’est pas écrivain pour soi, mais pour autrui, et de la validation de cette reconnaissance, on ne peut décider seul. Ce que Christian Doumet condamne avec force, c’est la complaisance que l’auteur peut avoir envers ses écrits, mettant en avant par la même la difficulté à se juger froidement. Il pose des questions fondamentales : comment rendre compatibles la discontinuité des gestes d’élaboration et la continuité de l’œuvre ?
Ses recueils ont beaucoup à voir avec la musique puisque lui-même est pianiste. Ses déplacements en Chine, sous l’influence de Victor Segalen et au Japon où il parle de repaysement avec beaucoup de justesse et de profondeur ont été capitaux pour le recul et l’éclairage de sa pensée. Sur l’écriture enfin, il dit : le vers ne se distingue pas de la phrase. Il la recoupe. La retraverse en contredisant sa mesure par une mesure autre, et en créant ainsi les conditions d’un rythme. Aussi bien poète que philosophe, il a publié une trentaine de recueils principalement chez trois éditeurs : Obsidiane, Champ Vallon et Fata Morgana.
Suit un texte illustré en quelque sorte par des dessins (« Quatuors ») de Bénédicte Plumey qui débute ainsi : Je crois n’avoir jamais compris le sens du mot : « abstraction ». Et Christian Doumet tente en croisant les arts pictural et musical de révéler ce qui est absent manifestement de ces monotypes où l’on peut voir quatre médusés qui s’activent sur leur radeau en regard de ce qui est pourtant si présent dans leur geste, leur attitude soulignés par les titres. Et il s’interroge à propos du nom d’âme : peut-être est-il après tout l’un des synonymes les plus exacts, mais enfouis, de l’abstraction.
Chaque contributeur au n° a choisi l’un des nombreux recueils de Christian Doumet. Jean-Pierre Richard de son côté donne « Pour saluer C.D. » une étude très dense et pointue de son écriture et propose le concept d’éventement. Pascal Commère parle de sa poésie en général dans ces termes : une permanente réflexion sur l’acte d’écrire, ses raisons, son but, aussi bien que sur l’objet-poème lui-même. Et structure tout un univers à partir du commencement d’un poème où il est question de grenade et de la rue Mouffetard (in « La donation du monde »). Dans « Musique. Petit abécédaire 1 », cette définition du mot grave : Les graves abritent le souvenir des commencements du monde. Entre le rien et l’audible, il y a ce ronflement : le passage par les profondeurs ; la traversée des souterrains ; la remontée hors des étangs bitumeux… Jean-Charles Rey parle d’ « un bel endettement » et note que Rumeur rime plutôt avec « rumination »… Pierre Lafargue s’attarde en particulier sur la note 304 de « L’attention aux choses écrites ». Il souligne l’extrême précision du vocabulaire, bienveillance, lucidité qui emporte tout parce qu’elle n’est pas l’effet d’une posture et note le concept de beauté syntaxique. Jean-Claude Pinson précise que toute l’œuvre de Christian Doumet procède d’un parti pris décalé des nuances… Gérard Titus-Carmel offre cinq dessins. Petr Král écrit : …l’idée que je me fais de Christian Doumet comme de quelqu’un qui conquiert l’étendue –mais comme à plat- par la seule profondeur du regard qu’il porte sur le monde… Chaque intervention est souvent suivie d’un extrait du livre de C.D. dont il est question. Ainsi sur le Japon vu de dos, ainsi sur l’insomnie (De l’art et du bienfait de ne pas dormir), ainsi sur l’animalité (Traité de la mélancolie de Cerf)… Dans « Écrire. Petit abécédaire », cette définition : Il y a deux sortes de poèmes : ceux qui ajoutent un ornement au monde ; et ceux qui ajoutent un monde au monde.
Cet hommage à Christian Doumet ouvre la curiosité du lecteur sur son œuvre dans de nombreux domaines, presque disparates, lesquels constituent paradoxalement son unité.


20 €. (272 pages) : 29, avenue Primerose – 06000 Nice.

 

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