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Un poème de Christophe FORGEOT :

 

A André Portal et Jacques Taurand,
tous deux surpris alors qu’ils se désaltéraient à la rivière.
In memoriam.
In amitié.
Mai 2008



Un fauve a surgi au coin de ma rue
Je ne l’avais encore jamais vu
Il n’existait pas ou il était tapi derrière quelque bouquet
A l’affût de la moindre erreur
De la moindre distraction
Attendant son heure en sachant qu’elle viendra comme vient le jour

Il a surgi avec l’envie de me tuer
C’est comme ça
Il a déboulé en m'en voulant à mort
Entre la poire et le fromage
J'ai dû me battre pour ne pas disparaître trop vite
Je voulais encore ouvrir des portes
Balayer mon seuil et laver des mots

La première fois j'ai été pris au dépourvu
Mon sang s’est glacé et la peur a dansé dans mon ventre
Puis j’ai réagi et j’ai protégé ma vie en attaquant
J’ai brandi un journal en torche et j’ai calmé les ardeurs de la bête
J’ai balancé devant sa gueule les flammes de ma rage et tout ce qui me tient vivant
Je l’ai éloignée jusqu’à m’en croire sauvé
Elle a rugi et m’a montré ses dents de sabre
Je compris qu’elle n’aimait pas

En rémission j’ai à nouveau mangé les fruits rouges des sous-bois
J’ai levé mon visage au ciel et j’ai joui en secret des bonheurs du monde
C’était présent
C'était palpable
Le bonheur s’est chez moi retrouvé
Dans la paume que tu as posée sur ma joue
Dans la mouche sur un morceau de viande
J’en ai oublié ses muscles tendus et son halètement
Celui presque silencieux qui précède le bond

Prenant un peu de retard salvateur j’ai déambulé nerveux
Fugitif j’ai rejoint pourtant la dernière intersection du danger
Là où le prédateur ses yeux ses griffes ses crocs ne me laissent plus que l’impitoyable sensation d’être mortel


Christophe Forgeot

 

Trois réactions à l'article de Claude Vercey sur la poésie-doudou (Décharge n° 138, page 73) + une quatrième :

Roger Lahu : Bien d’ac avec toi

  Lu cet après midi le dernier Décharge.  Bravo pour ta chro : je partage
(et depuis longtemps) ton rejet de la poésie dite "pour enfants». Elle
est en effet  quasi toujours d'une connerie effarante ! Les quelques
extraits que tu donnes à lire sont tout à fait représentatifs.
Mièvrerie généralisée, jeux de mots misérables, pseudo comptines à la
mord moi le noeud, etc etc.  Il m'est arrivé à diverses reprises de
bosser assez longuement avec des chtiots, notamment dans le cadre de ce
qui s'appelait il y a quelques années des classes à PAC, il fallait
d'abord que je fasse exploser les représentations totalement stupides
que les gamins avaient de "la poésie" à cause du genre de "poèmes" que
tu cites : Que je les désintoxique en quelque sorte. Sinon impossible de les
amener peu à peu à écrire quelque chose de "sensé». Jamais je n'ai fait
référence à aucun auteur de "poésie pour enfants», mais à Michaux, à
Brautigan, à Cendrars, à Jaccottet, à cent autres  etc etc : que des
vrais ! !
A noter que "la poésie" n'a pas l'exclusivité de ce genre de merdasse,
une part non négligeable du roman "pour jeunesse" est tout aussi nul !

 Ariane Dreyfus :

 Te dire à quel point j'ai lu très intéressée et très ébahie ton article sur la "poésie pour enfants", je ne savais pas vraiment tout cela, et tu pousses vraiment loin la réflexion, j'ai beaucoup apprécié.

 Ivar Ch’Vavar : Bravo pour ta dénonciation dans le n° 138 de Décharge de la poésie-doudou. Il faut du courage pour s’attaquer à ces braves pédagogues, qu’on a peur de blesser, mais qui font des dégâts considérables... J’ai pu constater que les lycéens qui lisent, à de très rares exceptions, rejettent systématiquement la poésie, associée qu’elle est pour eux à cette niaiserie, cet humour consternant, cette « fantaisie » depuis leurs années de primaire et de collège. Alors ils cherchent du sens. Quelque chose qui les aide dans le questionnement et les angoisses de leur jeunesse. J’ai vu des lycéens lire Nadja, l’Amour fou, et refuser Clair de terre ou le Revolver à cheveux blancs PARCE QUE C EST DE LA POESIE ! et que la poésie, pour eux, ça signifie coucou et doudou. Et il faut le dire. Tu l’as fait. Bravo !

Roland Nadaus :

Bien d'accord: l'enfant n'est pas un adulte en miniature avec lequel il faudrait bêtifier!Mais trop facile de jeter la pierre aux enseignants: et les poètes et les éditeurs qui font leurs choux gras de ces niaiseries, hein?

Le 25:06:08, une réaction de Mathias Lair à l'article d'Alain Kewes (Décharge n° 138, page 65) et la réponse d'icelui :

 

La poésie : à poil et pour pas un rond ?

Alain Kewes, dans son article du n°38 de Décharge, demande des objections. Je vais m’y essayer. En tant que secrétaire général de l’Union des écrivains[1], la question m’intéresse. Pourquoi pas une poésie offerte, demande-t-il ?

En effet, la gratuité est à la mode. Avec le développement du numérique, les écrivains qui vendent quelque peu leur livres se voient aujourd’hui proposer de bizarres avenants à leurs contrats par leurs éditeurs, qui comptent bénéficier du « changement » pour revoir à la baisse les conditions habituelles. Ainsi, une adaptation sur support numérique ne serait plus rémunérée à 50%/50% du revenu entre auteur et éditeur, comme il est d’usage pour toute adaptation, mais assimilé à un droit d’auteur simple… à 10% du prix du téléchargement.

Je crains qu’Alain Kewes ne soit emporté par le flot du tout gratuit cher au consommateur libéré et libéral. Il semble qu’il ne trouve plus aucune ressource pour lutter contre la marée. Pour lui donner un peu d’espoir, je voudrais lui rappeler que, contrairement à ce qu’il avance, la poésie ça paie ! Certes, pas tout de suite. Mais quand même ! Qu’il songe aux chiffres d’affaires générés par Rimbaud, Mallarmé, plus près de nous par Eluard, Aragon ou André Breton. Plus près de nous, un Bonnefoy, un Du Bouchet n’e sont pas sans prodiguer quelques sous. Dès sa mort, soyons-en certains, Bernard Noël se vendra comme des petits pains ! Ils sont rares, me dira-t-il. Mais il en est de même pour le roman, la musique, la peinture… Soyons donc modestement modestes, ôtons-nous donc de l’esprit que nous sommes « hors commerce »… et attendons donc de nous (du moins quelques rares parmi nous) retourner dans notre tombe…

J’ajouterai que la poésie ça paye aujourd’hui même… mais pas le poète. En littérature comme ailleurs, la tendance actuelle consiste à ne pas rémunérer la production, mais la distribution. Le modèle est le suivant : gratuité pour le lecteur conso-mateur, gratuité pour le poète pro-ducteur, mais plein pot pour le con-ducteur : le tuyau informatique qui relie l’un à l’autre, lui, fait ses choux gras ! Afin de bien bedonner, la web-entreprise soutient ce modèle libéral-libertaire de la gratuité : elle y a intérêt ! Comme elle reste cachée derrière l’écran, on la croirait virtuelle, on ne la remarque pas. Conclusion : offrir la poésie par le déduit informatique ce n’est pas gratuit, ça paie les maîtres de la toile (les web-masters). À vos claviers !   

Mathias Lair

[1] Issue du mouvement de mai 1968, l'Union des écrivains s'efforce d'intervenir chaque fois que la liberté d'expression est menacée, partout dans le monde. Elle intervient pour défendre et  promouvoir la condition des écrivains. Pour plus d’information, consulter son blog : UnionDesEcrivains (sur Google, eh oui…)

*

Mathias Lair,
Merci pour vos réflexions en réaction à ma chronique dans le numéro 138 de
décharge. Comme vous l'avez bien compris, je ne demande qu'à être convaincu
de mon erreur.

Toutefois, je voudrais rectifier une impression fausse que je sens dans
votre propos. Le mien n'a en rien pour objet les publications sur internet,
gratuites ou pas (je dis dans ma chronique ce que je pense de cette pseudo
gratuité), mais bel et bien les publications papier : livres ou revues. Si
donc, j'applique au livre ce que vous dites du web, à savoir "gratuité pour
le lecteur consomateur, gratuité pour le poète producteur, mais plein pot
pour le conducteur : le tuyau informatique qui relie l'un à l'autre, lui,
fait ses choux gras !" dois-je en conclure que vous pensez que les éditeurs
et les libraires se sucrent en ce moment sur la production littéraire ?
S'agissant des petits éditeurs (ceux dont je parle, ne connaissant guère les
autres!), des revuistes, et des libraires que je fréquente, je crains que
vous ne vous illusionniez du profit généré par la littérature aujourd'hui.
Hélas, plus personne ou presque ne s'enrichit en vendant du livre; même les
diffuseurs-distributeurs, certes mieux lotis, font faillite les uns après
les autres. Quant aux contre-exemples que vous proposez, outre qu'il faille
être mort, avouez que peu nombreux sont les Mallarmé et les Baudelaire, même
les Bernard Noel ne courent pas les rues. C'est un peu comme si vous disiez
qu'on s'enrichit à jouer au loto. Certes, cela arrive, ici le fruit du
hasard, en littérature certainement celui du talent, voire du génie, mais
cela ne change rien au fait qu'en règle très générale, on y perd avec
constance.
Quant au "liberalisme" (dont je me méfie autant que vous, sans doute),
sachez que si je publie des livres, ce n'est que parce qu'il m'arrive d'en
vendre, et à cette stricte condition, n'ayant ni l'âme ni les moyens d'un
mécène. Mais mon "tuyau" est bien percé, il ne se remplit guère. La gratuité
que j'avance par hypothèse d'école, s'entend bien gratuité pour le lecteur.
L'imprimeur, lui, veut être payé, tout comme le libraire. L'éditeur se
contente d'espérer rentrer dans ses frais (ce n'est pas toujours le cas). Le
livre a donc bien un coût, dont j'essaye simplement d'imaginer (un peu par
provocation, un peu par prémonition) qu'un autre acteur pourrait le prendre
en charge. Qui ? Vous remarquerez que je ne fais que citer vaguement des
pistes, toutes illusoires aujourd'hui...

Bien cordialement,
Alain Kewes

Lettre de Jean Antonini, le 12 juin 2008, suite à la critique de Jacmo sur son livre : "Mon recueil favori" (éditions Aléas) [Décharge n° 138, page 105]

                        Cher ami,

Merci pour le numéro 138 de Décharge, enrichi d’année en année, et votre note de lecture concernant ma dernière publication : Mon poème favori, Aléas éditeur, 2007.

C’est à cette note que je voudrais réagir, et notamment à ces expressions :

« La performance, c’est bien de montrer que dans ce cadre ultra contraignant, un poète digne de ce nom réussit à tout faire entrer… »

et « L’auteur est devenu, à force d’habitude, un orfèvre. Un peu comme le versificateur capable d’écrire des alexandrins à la suite sans chercher la rime… »

Certes, les formes fixes ont été bannies de la poésie au profit d’une absence de formes qu’on peut appeler vers libre, ou poème en prose, ou simplement poème.

Cette absence de formes préétablies a pour corollaire l’affrontement du poète avec sa propre liberté, sa propre conscience et le fait de lui donner la forme qui convient.

Sur le plan politique, elle est donc censée favoriser sous le terme de « créateur », ou « génie », l’expression toute personnelle, individuelle, d’un poète, et exalter, dans un système idéologique que l’on connaît, les vertus du vedettariat et de l’exception culturelle.

J’ai employé à dessein le mot « bannies » précédemment, d’un vocabulaire politique, idéologique, qui me semble fortement à l’œuvre dans les vulgates concernant les rapports à l’écriture, à la poésie en particulier. Ce sont d’ailleurs des questions qui intéressent particulièrement Décharge, il me semble, et notamment notre ami Claude Vercey.

Pourquoi ai-je donc choisi une forme fixe : le haïku (3 lignes, 5-7-5 syllabes, lien à la réalité, césure métaphorisante), et donc une position politique qui semble inadaptée à la société contemporaine ? Voir les expressions « orfèvre »/artisan, « alexandrins »/poésie dépassée.

La réflexion est venue au cours des années. La question : pourquoi des sociétés de haïku, des association, des festivals, rencontres, etc. se créent-ils ? m’a mené à l’idée qu’une forme fixe est capable de rassembler les amateur.es autour d’elle.

Le sonnet autrefois, puis l’alexandrin ont eu sans doute ce rôle d’éléments fédérateurs sociaux dans une société française qui en avait besoin, avant le développement industriel et technologique.

Aujourd’hui, cette société a besoin d’individualisme pour faciliter la gestion politique des groupes économiques. La poésie n’a plus guère d’importance dans ce système, mais en tout cas, il me semble, une relation individuelle à l’extrême convient également bien à ce système.

A travers ce choix d’une forme fixe, cependant moderne par sa brièveté, j’ai pensé à cette position politique : favoriser la formation d’associations, de groupes, capables d’acquérir un peu de poids social et politique. Expérimenter de nouveaux rapports à l’écriture, à la poésie, qui soient aussi des rapports politiques nouveaux. Ce que j’essaye d’expliquer dans la postface du livre, d’ailleurs. Réapprendre à travailler ensemble, à partager l’écriture ensemble, à prendre des décisions ensemble, en pensant que le sort de la planète tient dans le fait que nous réapprenions cela.

J’ai d’autant à cœur de vous faire comprendre ma position (je suis aujourd’hui président de l’Association française de haïku et directeur de sa revue Gong) que je vous sais sensible à ces questions politico-poétiques.

Je ne veux pas évoquer plus longuement le fait que, par sa forme fixe et sa brièveté, le haïku s’est montré capable de rassembler des poètes de tous les pays, Japon bien sûr, mais beaucoup de pays d’Europe, d’Afrique, et d’Amérique. Comme vous le savez peut-être, nous tenons en octobre prochain, un festival de haïku francophone à Montréal. Sans ce genre poétique, je n’aurais jamais eu les échanges et les relations que je partage aujourd’hui, et les projets que nous construisons ensemble.

Cordialement,

 

 

e-mail de Patrice Maltaverne, le 10 juin 2008 :

sujet : article d'Alain Kewes dans le le N° 138 de la revue 
 
Bonjour Alain
 
Je réagis amicalement mais à chaud à l'article paru dans le numéro 138 de Décharge sur la gratuité de la poésie : ça c'est un sujet !
 
Cette idée de rendre la poésie papier moins chère ou plus gratuite m'a séduit dans un premier temps : en effet, je trouve que les revues n'ont pas besoin d'être aussi chères. En adoptant cette attitude papier glacé, elles se ligotent avec le marché générateur d'injustice et en plus ça sert de plus en plus à se flatter l'égo. Tout est dans la diffusion des idées et la survie du réseau, ça c'est vraiment important....Je le vois bien avec Traction-brabant, crois moi.
 
Donc ton idée me plait bien. Par contre, je ne sais pas toi mais tu trouves pas fatigant de t'aligner des kilomètres d'écran devant les yeux ou d'abattre une tripotée d'arbres pour imprimer les textes parus sur le net ?... Je suis d'accord cependant quand tu dis que les webzines peuvent avoir un contenu intéressant....
 
Dans un deuxième temps, j'ai eu l'intuition qu'en disant : on fait les revues papier gratuites et on rémunère les vraies prestations littéraires "publiques", j'ai eu l'impression dis-je que tu voulais effacer ce qui fait tache : à savoir une pratique que tu dois bien connaître : une tendance à voir les auteurs qui ont pignon sur rue ne jamais débourser un seul kopek pour lire de la littérature et ainsi confier le financement des revues ou revues aux auteurs "moins bons", ce qui est franchement dégueulasse... Et donc en rendant les revues papier gratuites et en faisant payer ces prestations de lecture ou autres festivals (par exemple) de déplacer le "privilège" (il est d'ailleurs déjà déplacé) comme si on balayait la crasse sous le tapis... Au passage, en guise de financement, la démarche consiste encore et toujours à dire au secours à l'état pour que celui-ci paye ce que nous refusons de voir en face : droite gauche où est la politique là dedans ?
 
Remarque en sus : les auteurs qui payent pas, c'est pas si grave, ce qui l'est davantage, ce sont les auteurs qui payent pas, qui ne veulent pas partager les pertes vraiment réelles (coût de fabrication et d'envoi, donc de diffusion d'un book) mais qui veulent vendre leurs bouquins (est-ce que les revues ne financeraient pas les livres des éditeurs d'ailleurs, on peut le voir aussi comme ça ?) : tu me diras où est la logique... Ce sont ce que j'appelle des (h)auteurs attachés au privilège de l'artischte d'un autre temps, privilège qui nous renvoie au temps des rois (j'exagère mais pas tant que ça : c'est pas ça notre vie notre idéal qui fait qu'on est pas complètement morts avant terme non ?)
Si tu vends, tu dois acheter...
 
Alors ma conclusion c'est : ton idée peut faire bouger les choses mais pas dans le sens d'une justice qui n'existe souvent que dans les idées... Et tu n'as pas dis le contraire !
 
A bientôt
Amitiés
 
Patrice et Traction-brabant
http://www.traction-brabant.blogspot.com/

e-mail de Fabrice Marzuolo, le 8 juin 2008 :

sujet : "tout à l'oeil" d'Alain Kewes (n° 138)


Dans votre rebondissement du Décharge 138–la poésie à l’œil( avec des six euros on mettrait Zorro en bouteille), vous affirmez que pour un poète l’important c’est d’être lu. Si la condition est nécessaire, elle est loin d’être suffisante. Tout est lu de nos jours, et en continu : on lit des images, des textes, des slogans, des femmes à poil, des yaourts, des voyages, des crimes, des recettes fiscales, des bouches en cœur, des entre-jambes, des seins, des glands, des cheveux, de la saucisse, du fromage, des voitures, des maisons, des études, de la réussite et puis ? Après on achète du string, du yaourt, du cul, de l’essence, des sens, des bouts de vie de l’affiche (à crédit…). Ensuite, celui des strings, des voitures, des bouts de vie sur l’affiche devient riche, il gagne beaucoup d’argent et il achète l’avenir de ses giclées de sperme…Imaginons un poème sur l’affiche, des millions de consommateurs le lisent, et le soir en rentrant du boulot ils vont acheter le livre, le poète devient riche aussi comme le vendeur de saucisses et voilà. On lit, on achète et on oublie : j‘oublie donc je suis, parole de consommateur averti. Et changer la vie dans tout ça…
Quant à moi, je ne pense pas qu’Internet est (soit) l’outil qui manque aux poètes, ni même à la poésie, il serait plutôt ce que les cinq légumes par jour remplis de pesticides sont aux cancers, autant dire un truc qui fera crever plus vite le cadavre ! Hé oui, le progrès est devenu cet acharnement à tuer les morts, probablement de peur qu’ils revivent…
Dans un autre texte du Décharge 138 –à l’œil nu( décidément, on aura compris le message) , à propos de Julien Grandjean,  vous parlez des maudits de la littérature , plus précisément de « futur maudit peut-être », et voilà justement le nœud de la toile : ce n’est pas un outil qui fabrique les génies, les maudits, des académiques mais bien la rencontre d’une œuvre avec des  lecteurs. Mais si l’œil du lecteur est vide (il se peut aussi que la création soit vide mais alors c’est un autre débat) , rien ne se produira, que se soit sur un écran ou sur du papier. Quand le consommateur précède le lecteur, le produit précède le livre, Internet ne change pas le problème.
En d’autres termes, l’économie (gratuit ou pas gratuit, papier ou pas papier) n’apporte pas grand chose à la poésie. La poésie se porte mal quand l’homme va mal, qu’il soit emplumé, portabilisé, internétisé , gratuitisé  et j’en passe.

Fabrice.

e-mail de Fabrice Marzuolo, le 4 avril 2008 :


            sur l'internet et la poésie + id 104 (pas la voiture...)

En lisant certaines réactions dans ce débat, l’Internet et la poésie,  j’ai l’impression que les intervenants craignent de passer pour des ringards et veulent absolument montrer qu’ils vivent dans l’air du temps, qu’ils sont ouverts à ci et à ça…C’est vrai qu’on nous a appris à l’école qu’à chaque évolution dans l’histoire il y avait des personnes, souvent décrites comme des arriérées, qui refusaient le progrès, il leur faisait peur – l’œuvre du diable ! Puis le temps l’intègre à nos vies, on sait…De même, dans l’univers de l’art, on se souvient également de la leçon : l’académisme débile qui refuse , une constante, de reconnaître les artistes avant-gardistes, qui deviennent à leur tour de grands classiques etc.…Aussi, on ne veut surtout plus passer pour ces arriérés ou ces compassés, de nos jours, on est résolument et traditionnellement modernes ! Attitude qui passera peut-être, si la dérive climatique nous laisse assez de temps, pour la pire des ringardises…Dans ce cas je serai obligé d’admettre que l’humanité aura évoluée, toutefois, partie d’aussi bas, il s’agira de ne pas en faire un fromage.
Au fait, l’ID 104 peut bien illustrer un rôle d’Internet : amener les poètes à lire un livre…Sauf qu’à une époque, encore récente, il n’y aurait pas eu besoin d’Internet pour ça . Ce que je retiens c’est donc que pour en arriver, peut-être, au même point, il faut un abonnement Internet, un ordinateur, bref consommer plus, on voit bien toute l’utilité de ce barda.

On ne récolte plus ce qu’on a semé, le sol est pipé

Vu le terreau qui sert de cerveau à l’être humain d’aujourd’hui, il est naturel qu’il lui pousse plus de portables sur les oreilles que de livres dans les mains.


Fabrice 

e-mail de Christian Degoutte, le 3 avril 2008, suivi de sa réponse par Claude Vercey:

Pour en revenir à la dernière Rumination de Claude Vercey (dans laquelle j’estime qu’ont manqué des témoignages de personnes plus jeunes, comme il eût été intéressant de savoir quelles sont les admirations poétiques des pratiquants de la poésie virtualisée) :

De l’ordinateur, du livre électronique et de la nouvelle littérature qui en adviendra

On a toutes sortes de raisons de se livrer à la lecture ou à l‘écriture. Toutes sortes d’intentions pratiques :  volonté d’action, de témoignage, de réflexion, de connaissance, etc. Toutes choses qui sont (devraient être ?) présentes dans l’enseignement, dans la vie pratique et pour lesquelles le langage (écrit/lu) est un véhicule : on le souhaite rapide, sûr, efficace, à l‘heure, confortable, plaisant, mais il s‘agit d’abord d‘aller d‘un point à un autre de notre pensée (et de revenir). Dans le cas de la littérature (lire de la littérature, en écrire ou lire/écrire quelque chose comme si c‘était de la littérature) il y a une différence : car s’il est vraisemblablement question d’aller d’un point à un autre de notre pensée, quelques paramètres supplémentaires entrent en ligne de compte : la carrosserie du véhicule, le fait qu’on veut se voir (se sentir) voyager, qu’on veut jouir de voyager. Parfois même, lire (ou en écrire) de la littérature est semblable à la jouissance qu’éprouvent les enfants à s’asseoir au volant (à tenir le manche à balai ou la barre, voire une vulgaire branche) d’un quelconque véhicule et à faire vroum vroum vroum sans avancer d’un poil (c‘est le plaisir proustien que j‘ai à manger des oranges achetées dernièrement chez mon primeur, parce qu‘elles sont d‘Italie). Donner à jouir à l’esprit humain, disait Ponge.
Jouir, prendre du plaisir, etc. ces termes prouvent que lire/écrire de la littérature (poésie) penche plus du côté d’une utilisation érotique que du côté d’une utilisation utilitaire (raisonnable, raisonnée) de la langue. C’est le désir qui commande. D’où une érotisation du livre (comme il y a une érotisation de la robe, etc.) . Renforcée peut-être par quelques interdits (ces livres lus jusque tard dans la nuit, cachés sous les draps et à la lueur d’une lampe de poche) ? Érotisation qui explique bien les passions.
J’imagine que, pour les générations nouvelles, cette érotisation de l’objet ordinateur, livre virtuel, texte électronique (il contient sa lumière : plus de lampe de poche) se fera, se produira.
Après ce ne sont plus que des empêchements matériels à lever :  inventer le feuilletage électronique, le cornage de page virtuel, pouvoir gribouiller des commentaires de génie dans les marges, donner à ces machines la souplesse, la fidélité et la longévité kilométriques de mon vieux Moby Dick (comme d’autres n’échangeraient jamais -même si c’est Claudel qu’en a torché la préface- leur Rimbaud bleu Livre de poche contre le même dans la Pléiade) : nous ne sommes que de pauvres être rongés de manies érotiques, vous dis-je.
Le sort de l’objet étant résolu, passons à son contenu : écrivons !
Écartons de suite l’option (parce que je n‘ai rien à en dire) : la machine produit elle-même son livre pour nous en tenir à celle-ci : écrire reste une activité humaine. 
Les humains, aussi loin que l’on remonte dans la littérature (la poésie), ont toujours écrit et chanté un peu les mêmes choses : ils luttent, ils aiment, ils rêvent, ils tuent, ils jouissent, ils souffrent, ils vivent, ils calculent, ils meurent, ils ressuscitent, etc. Les livres semblent plus montrer l’environnement, l’évolution des mentalités, des modes, des rites de pensée d’une époque ou d‘un lieu (ainsi la pédophilie normale dans l’Antiquité nous est une horreur, la conception de la femme chez Montaigne porterait la plus douce des mamans d’aujourd’hui à foutre le feu à sa bibliothèque, les hommes-fleurs infanticides racontés par Lévi-Strauss mériteraient la castration, etc.).  Outre qu’ils sont un peu faits, comme disait le philosophe, pour que apprenions à mourir (donc à vivre, en ayant des suppléments de vie imaginaire, par ex.), ce qu’on attend des livres : qu’ils nous apprennent à relativiser la perfection de nos mœurs, de nos modes, de notre vie, à juger celles des autres avec moins de brutalité, de rigidité, de préjugés ou de bêtise ; en tout cas, qu‘ils ne nous apprennent pas à exclure, à enfermer l‘autre (et même l’autre que nous sommes) ailleurs : jamais dans mon enfance, ni dans mon adolescence je n‘avais eu l‘occasion de côtoyer de noirs et quand j’ai connu Valérie, cette petite venue d‘où ?, je me souviens de ma réticence instinctive à lui prendre la main (comme pour un animal inconnu) et de ma stupeur  quand j’ai découvert qu’elle ne parlait pas comme « présentement » il était convenu que tous les noirs parlaient.
Dans le fond, ce qu’on voudrait des livres (des écrits) qui viennent vers nous, c’est que soit déjà un peu la peau des autres.
La peau, le papier ! Ah! S’endormir parmi ses robes  de mots !
La peau des autres, virtuelle. Sur son site, Patrick Dubost (j’apprécie beaucoup Patrick Dubost : c’est un homme plein d’énergie et qui écrit pour de vrai : voir ci-dessus érotisation de la langue) a résolu le problème du livre virtuel : il est lui-même son livre ; on le voit, plein écran, en os et  en muscles et en voix agissant (dire/lire/déclamer) son texte. On va dire qu’il ne s’agit plus de lecture/écriture. Certes, mais je n’accède pas moins à la littérature (la poésie) que les millions d’humains qui ont précédé Gutenberg.  En même temps ça me rend triste (pour moi, pour les moches, les affreux, les mutiques, les déformés de tumeurs, les gueules brûlées, les passe-partout, etc.) : je me dis que dorénavant le littérateur devra, en un seul être, cumuler et Christian et Cyrano ! Il est à craindre que dans la littérature du futur, il n’y ait pas plus de justice qu’il n’y en eût dans le passé et qu‘elle ne serve juste encore une fois (la poésie) qu‘à faire pleurer Roxane ! Misère !

Christian  Degoutte

PS 1 : à propos du livre virtuel et tout ça, on se reportera au n°906 de Courrier International.
PS 2 : Bon, le paragraphe qui commence par « Les humains » pour finir par « la peau des autres », je reconnais qu’il est un peu nunuche. On ne se refait pas. J’aurais aimé dans ce passage  faire le distingo entre la littérature qui nous conforte dans nos schémas de pensées, nos atavismes sensuels,  etc. et celle qui nous trouble, nous dérange, nous retourne. Pour cela, j’eusse eu recours à ces auteurs, contemporains l’un de l’autre, qu’on range (rapidement) dans un même tiroir : les poètes matérialistes : Guillevic et Ponge. Du premier, j’aurais pu dire que, sous des apparences modernes, sous des façons dépouillées, dépoétisées, c’est une manière sentencieuse qui a toujours fait les beaux jours de la poésie, qui m’est confortable (que j‘aime à lire, je l‘avoue) ; du second,  j’aurais pu dire, que malgré une rhétorique parfois un peu lourde et m‘as-tu-vu, tarabiscotée, pleine d’efforts, il allège la lectrice/le lecteur en faisant de lui non pas un lecteur consommateur, mais en suscitant en lui le poète qu'il peut être ; ainsi révolutionne-t-il  la poésie : après Ponge, la lectrice/le lecteur ne mange plus une orange (de surcroît d’Italie s’il a lu Proust) comme avant.

Claude Vercey :

Suite à ces mêmes Ruminations, Laurent Grisel m'écrivait : "Une question :
tu y dis que tu as pu, tout au long de cette réflexion, changer d’avis –
invitant le lecteur à en faire autant – peux-tu me dire comment, en quoi
?" - Eh bien, voilà un exemple, puisque Christian Degoutte était parmi les
poètes invités à réagir et qu'à l'époque il l'avait fait beaucoup plus
brièvement qu'il vient de le faire. Je salue l'avancée de sa réflexion et
suis heureux d'y avoir contribué.

Une autre précision : j'interrogeais des poètes, avec ce postulat que je
rappelle sans cesse : la poésie est rare. Et les poètes, contrairement à ce
que l'on pense communément, aussi. Parmi eux, il y avait quelques "jeunes",
il me semble...: plus jeunes que Patrick Dubost, un beau vieillard qui doit
avoir mon âge.

Mes amitiés, cher Christian.

e-mail de François TEYSSANDIER, le 28 janvier 2008 :

 

Pourquoi une société accorderait-elle une "place" à la poésie? Laquelle, d'ailleurs? La poésie n'a besoin ni de trône en or massif, ni de fauteuil rembourré, ni de chaise bancale, ni de strapontin qui claque (à la barbe et au nez des poètes?) La poésie, nous le savons ou nous l'espérons, est partout, nulle part, au centre, à la périphérie, hors les murs, dans les murs, en dehors de nous, dans nos veines et nos pensées... Bref, elle est insituable. Laissons-la donc errer à son gré, là où elle le désire, au ras du sol ou dans la nue, sans chercher à la retenir de force par des liens factices qui ne feraient que la clouer au sol. Toute société est, par essence, de consommation. La nôtre, aujourd'hui,(ne parlons pas des temps anciens ni des temps futurs),consomme les mots comme les enfants consomment des bonbons, par habitude, sans s'attarder sur leur goût et leur composition, comme les adultes que nous sommes devenus consomment des "biens (?) matériels", (quand ils le peuvent, évidemment!)de peur de ne plus savoir vivre sans eux.
Donc, prière de ne pas attendre de la société plus qu'elle ne peut donner. De toute façon, je pense que ce n'est pas le rôle de la société de donner à l'homme la poésie. La poésie n'est pas un cadeau bonux! La poésie est asociale. Elle doit le rester. Toujours là où les institutions ne l'attendent pas. Elle vit, malgré tout. Saisissons-la au vol quand elle passe près de nous avec un bruit d'aile invisible, mais ne la retenons surtout pas dans nos mains, nous risquerions de la réduire en miettes.

 

e-mail de Fabrice MARZUOLO, le 20 janvier 2008 :

 

Quand j’entends slam je me dépêche de sortir mon lance-slam
Je ne veux pas faire de polémique victor mais je ne suis pas d’accord  du tout ou alors si les mots sont des pêches disons que ce qui importe c’est la poire de celui qui va les recevoir –les mots.
Comme quand t’es anarchiste avec un couteau entre les dents et que tu te demandes subitement  la marque du canif, du coup tu manques ta cible et tu collectionnes les couteaux dans une cellule. Mais cela n’a plus rien à voir avec les pêches  -disons qu’avec les mots tu deviens un anarchiste sans pépins, en tout cas beaucoup moins qu’avec un flingue ; Les mots comme des armes, moi ça me va, les guerres de mots sont préférables aux paix consuméristes, noyautons . Et puis le poète, l’écrivain, ils reçoivent du peuple des coups de pieds au cul, d’ailleurs du peuple y’en a plus, des masses de consommateurs ne feront jamais un peuple ; et je ne couperai pas la pêche en deux avec l’esprit d’ouverture de ces dernières années…Quand j’entends l’expression ouverture d’esprit, je claque la porte…Et puis marre des consensus (rassembler, depuis quelque temps, me donne des pustules, surtout quand rassembler devient synonyme de ratisser large) : le slam c’est aussi novateur que le retour de la semaine des 50 heures et que la retraite à 70 ans –tout ça présenté en un seul lot comme une avancée sociale. Comme pour la poésie, ceux qui prennent le contre-pied, sont traités de passéistes.  Le temps est venu de choisir son camp , l’avenir de l’homme c’est dans son camp…Aller de l’avant, désormais, c’est botter toute cette couche de présent glauque en touche, dégager l’horizon…
Je jette l'éponge et l’eau du bébé. Mais surtout pas Bongiraud et je ne résiste pas au plaisir de le citer :
Une société qui assurerait à la poésie sa place, toute sa place, ne pourrait être une société de consommation.

 

 

e-mail de Fabrice  MARZUOLO, le 5 décembre :

 

A propos du  débat entre "lisibilité" et "illisibilité" de François TEYSSANDIER (e-mail du 26 novembre)

Je ne suis pas un exemple. Quand j'écris un poème (un texte court…), je ne me pose pas la question de savoir s'il doit être lisible ou illisible ni même de savoir si je creuse ou pas…C'est un sentiment qui est à l'origine du texte (souvent une révolte, une colère, etc.;) –la recette est peut-être mauvaise pour écrire de bons textes mais je ne cherche pas forcément à en écrire de bons –y'en n'a pas bon la poésie! Après j'essaye de donner un coup de patte sans trahir le sentiment initial…Pas trop, quand ça devient du style, on retombe dans le cimetière aux éléphants : ceux de hier participent du présent (sans jeu de mot), et si on déplore ce qui se passe aujourd'hui, ces gens-là n'y sont pas pour du beurre. La cause du déclin est ce qui n'existe pas encore…Alors pour se perdre, on peut s'affranchir du style… 
D'autre part, je pense que la poésie n'a aucun rôle à jouer excepté celui de tenir les hommes en vie. Pas au sens des grands mots vides, mais  elle n'a pas à socialiser, à ramener les brebis égarées. Au contraire, qu'elle brise les liens sociaux, qu'elle éparpille les êtres dans leur solitude, qu'elle leur serve de béquilles, de quoi tenir dans son coin, résister…Bref, qu'elle rende surtout les hommes de plus en plus inutilisables, pour cette époque en tout cas, après on verra, il faut adapter son combat à l'époque…
J'aime bien l'idée exprimée à la fin :" Mais qu'importe! Ecrire, c'est se heurter à nous-mêmes, se heurter aux mots, se heurter au monde".
Alors tous unis dans nos solitudes respectives!

Fabrice

 

 

e-mail de François TEYSSANDIER, le 23 novembre :

 

Le débat entre "lisibilité" et "illisibilité" de la poésie ne date pas d'aujourd'hui. Et bien malin (ou singulièrement aveugle) celui qui pourrait trancher entre ces deux extrêmes.
On aborde là le problème du rôle que joue, ou doit jouer, la poésie dans la pensée sociale, artistique et intellectuelle d'une société.
Lisible, on peut penser que la poésie doit l'être, non pas pour devenir un produit facilement consommable ( par qui d'ailleurs?), mais parce qu'elle doit dire et proposer des choses qui ont du sens. Dire cela ne signifie pas que la poésie "lisible" doit tomber pour autant dans le "simplisme" de bas-étage qui se contenterait de décrire ou de raconter le plus superficiellement possible notre monde en l'effleurant d'une aile légère pour ne pas en modifier l'ordre, ou le désordre (plutôt le désordre, semble-t-il!)
Mais la "lisibilité" peut aussi obéir à une démarche créatrice de tous les instants. Elle consiste alors à mettre au jour, en creusant sous la surface des choses, des mondes intérieurs, enracinés en nous, qui ne demandent qu'à venir lentement à la lumière, sans jamais verser dans un chaos d'idées et de sentiments plus ou moins obscurs, pour ne pas dire abscons.
"L'illisibilité" voulue et revendiquée (elle existe, on ne peut le nier, chez certains poètes) est un leurre. Elle n'est jamais complexe ou subtile. Elle ne bâtit rien. Au contraire, elle sape, détruit, et ne débouche que sur un tas de ruines.
Mais "l'hermétisme", c'est encore autre chose. Ce n'est pas un mur que rien ne peut franchir ou enfoncer, c'est au contraire une forme de résistance au monde. Résistance de chaque jour, créatrice en fin de compte parce qu'elle nous oblige, en tant que poète, en tant que lecteur aussi, à ne pas rester à la surface des mots, mais à chercher à nous introduire en eux, en creusant patiemment des galeries pour que l'on se nourrisse  de leur suc.
L'hermétisme ne doit pas être volontaire (sinon il n'est qu'un jeu vain et pervers de l'esprit), mais il ne peut être évité, parfois, précisément parce qu'il obéit à une volonté farouche d'aller au-delà des apparences et d'interroger sans relâche êtres et choses.
Or, ces êtres et choses nous résitent le plus souvent. Et c'est parce qu'ils nous résistent que l'on veut vaincre leur résistance, même s'ils s'avèrent en fin de compte plus forts que notre volonté de vaincre (sinon, on finirait par ne plus écrire, peut-être). Mais qu'importe! Ecrire, c'est se heurter à nous-même, se heurter aux mots, se heurter au monde.

 

 

e-mail de François TEYSSANDIER, le 30 août :

 

Le site de la revue a 1 an, paraît-il. Bon anniversaire en cette rentrée pluvieuse! Et qu'une pluie de poèmes s'abatte sur Décharge dont on attend la nouvelle livraison avec une impatience croissante. Je vais installer mon fauteuil près de ma boîte à lettres avec quelques victuailles et boissons diverses, pour ne pas rater le prochain numéro. Alors, santé à vous tous!
P.S. Même en cas de forte pluie, je ne risque pas d'attraper une pneumonie, ma boîte à lettres est protégée par un auvent. Astucieux, non?
Cordialement à toute l'équipe.
François Teyssandier

 

 

e-mail d'Annelyse SIMAO, le 14 juillet :

 

Réaction au dossier de bruno berchoud dans Décharge 127 de juin 2007 : à la découverte de la présentation faite d'Annelyse SIMAO :

J'ai été à la fois amusée et quelque peu surprise de la comparaison, en pleine période post-électorale, avec Schoenberg et Boorlo. Sans doute est-ce de l'humour ? Je l'accepterais sans difficulté, n'était l'orientation politique sous-jacente : pour une sympathisante LCR, c'est un peu rageant...
D'autre part, si le travail, la fatigue et la confiance... trop aveugle ne m'en avaient empêchée, je n'aurais pas laissé passer l'indication de la profession des parents. Sans doute est-ce un détail sans importance en soi, n'était la présence de "père" et "mère" dans certains poèmes ?
L'indication d'une identité professionnelle les concernant nécessite alors précision, d'autant que les voilà affublés d'une allure bourgeoise qui ne leur sied guère. vous en jugerez par vous-mêmes, du moins les amateurs et sympathisants suffisamment attentifs pour s'encombrer la mémoire de petits détails autobiographiques, qui n'auraient aucune place dans un poème.

Mon père, à ma naissance en Afrique, en 1964, était : chauffeur pour la Croix-Rouge, dans le cadre de la prise d'indépendance de la Centrafrique, et découvreur de populations indigènes dans un programme de santé. Maçon, pour sa formation initiale, il a été ensuite : décorateur de porcelaine, magasinier en pharmacie, jardinier de la Ville de Wintherthur, concierge... et parallèlement, à partir de l'âge de 40 ans, il a exercé la prédication dans un cadre religieux, qui a dû faire geste d'allégeance à la fédération protestante, lors de la chasse aux sectes, suite à l'élection de magister Mitterand.
Je précise que son père, donc mon grand-père était mineur de fonds à Bruay sur Escaut, et qu'il est décédé 6 mois avant la naissance mon père, à l'âge de 43 ans, suite à l'ingestion trop rapide d'un bière, dans une cave, après un marathon !!! Vous comprendrez sans doute que me voir affublée d'une origine socio-professionnelle aussi ronflante que les clichés déclenchés par l'indication "pasteur", peut être quelque part dérangeante.

Quant à ma mère, elle ne fut JAMAIS infirmière : secrétaire-comptable initialement, et d'origine germanophone, elle a vadrouillé en Europe de l'Ouest pour apprendre le français, l'anglais et l'italien, et ce faisant, a été tour à tour : gouvernante, serveuse d'hôtellerie, animatrice radio, professeur de français langue étrangère (en Belgique), puis en Afrique : aide-soignante et institutrice. A ma naissance, elle est devenue définitivement : mère au foyer...

Mes excuses à bruno, donc, pour ce rectificatif. Et merci tout de même d'avoir manifesté l'abnégation de me prendre pour "objet d'étude", après avoir partagé avec moi lit, table et ordinateur, depuis une douzaine d'années.

Chao chao, Annelyse SIMAO.

 

 

 

e-mail de François TEYSSANDIER, le 21 mars :

 

Cher Jacques Morin,

Merci d'avoir publié un de mes poèmes dans le dernier numéro de Décharge que je viens de recevoir. Peut-être y en aura-t-il davantage une autre fois? Il est permis de rêver, n'est-ce pas? C'est une des "fonctions" de la poésie. Ca n'est pas la seule, non plus.

J'ai apprécié les poèmes de Alain Simon et de Robert Momeux. Quant à la couverture, elle est superbe. Bref, le numéro est, comme d'habitude, d'une grande richesse. Décharge est une revue qui donne la parole à des poètes différents, sans a priori. Louons son ouverture d'esprit ! Il y a aussi des opinions diverses qui s'expriment, sans invectives stériles, même si elles sont exprimées avec force et talent. J'espère que la revue vivra encore de nombreuses années, malgré les difficultés de tous ordres... Nous avons besoin de la poésie pour mieux respirer (surtout à Paris où j'habite!!!) et pour aller au coeur des choses sans pour autant fuir le monde réel. Encore un grand merci pour votre confiance. Bien cordialement à vous et à votre équipe qui "fait" avec patience et détermination cette revue. Bien cordialement à vous...

 

 

e-mail de Fabrice MARZUOLO, le 20 mai :

 

 

J’ai lu dans la rubrique  Revues des revues d’Aujourd’hui Poème, l’article sur Décharge, qu’il fallait craindre le retour de l’ordre poétique…Cela ne m’avait pas interpellé dans le numéro 133 (à ma décharge, nous étions toujours, à la date de cette parution, dans un reliquat de démocratie). Donc, après le retour de l’ordre moral, le retour de la forme traditionnelle –finalement rien d’anormal.

 

Le bâillon au sommet

 

Retour de la rime

jeu sur l’e muet

pas ce vers libre

qui fait tache

comme une gueule en sang

de suspect

dans des locaux javellisés

 

pas ce vers libre

qui respire trop

qui pue le clodo des rues

retour vers celui des écrans

qui de loin sent la rose

 

pas ce vers libre

de la boue et de la mort

retour des soldats rutilants

baïonnette au salon

dans les défilés

entre les couverts d’argent de la liberté

 

retour de la langue de bois

de la poésie qui marche aux pieds

rinforzando mais ne mord pas

 

retour de la poésie loisir

journal replié sur la cuisse

trois pièces cravate

de ceux qui apprécient aussi tuer le temps

entre les mille morts quotidiennes

 

Ramener ces lecteurs à la poésie revient à prétendre sauver un sport avec des sponsors : très vite la poignée de passionnés se réduit à un conglomérat de consommateurs et l’épreuve devient une machine à décerveler, un laboratoire commercial de plus. Quand je vois la tronche du Tour de France, je me dis mieux vaut encore laisser mourir la  poésie de sa belle mort de vers libre (ensuite nous inventerons une moésie –faites la moésie , le mot du désordre! Nous promulguerons à main levée le sens de la désorientation…).

Quant aux vertus (et le vers tue moins)    de la contrainte rimée, elles ne sont que les coups de pieds au cul de la mémoire commune, on les trouve belles parce qu’on a reçu la semelle en éclaireur.( voilà pourquoi l’élection d’un président précède le scrutin, rendant la chose plus obsolète que démocratique)

 

Bien amicalement à vous...

 

 

 

Réaction de Paul BADIN le 8 mai à "la revue du mois" consacrée à N4728  :

Bonjour,

   à Jacmo, sûr, à Claude Vercey (si, si, sûr aussi), à Mathias Lair (je le soupçonne fort), et à tous. Tous, parce que si je continue à citer des noms, je suis bien sûr d'en oublier davantage que j'en mettrai en lumière et ce serait bien discourtois...
 
   Merci, à vous tous, merci! Classer N4728, revue de poésie, revue du mois c'est, un mois durant, nous offrir la fête, mieux, avoir pressenti et ressenti que ça nous ferait du bien, que ça pourrait bien correspondre à un énorme travail en amont (ou dans l'ombre, selon les préférences philosophiques de chacun) et que ça pourrait bien bouster un peu cette revue qui en a tant besoin.
 
   Mais, reprenons tranquillement tout ça, déjà, parce que c'est ou trop ou pas assez. Pas assez, je préfère.
   Toutes les revues un peu sérieuses dans leur boulot y passeront, y sont même déjà passées, j'espère, à cette belle mise en valeur permanente qu'est le principe de la revue du mois.Tant d'autres revues amies, avec lesquelles N4728 est, avec le temps, devenue plus ou moins amie, mais amie certainement, partagent le même besoin d'être reconnue dans l'excellent travail qu'elles font, d'être un peu boustées parce que le public, la poésie il l'a désertée et, avec lui, les médias, les structures administrativo-financières... Je veux dire, vous faîtes là un excellent travail et merci et bravo! Certes, chaque revue travaille selon sa manière... C'est vrai que, la nôtre ne parle pas, dans ses pages, des autres revues, mais elle leur parle, elle correspond avec les autres autant qu'elle le peut : à chacun sa personnalité et c'est bien cela qu'il faut continuer à défendre, même si l'on ne nous offre pas, à nous, de croisières de luxe avec jet privé. En voudrions-nous que... Nous serions, je l'espère, nombreux à vouloir partager avec tous les poètes, tous les artistes, histoire de se sentir un peu moins seuls, un peu moins follement faux dieu.
 
   Et puis, cet autre point. Cette "réussite" (si! Puisque vous la saluez... Encore merci! Bises, comme on dit en famille) n'existe que parce qu'elle est le résultat d'un travail d'équipe. Sans le comité de lecture (et de rédaction!) au complet, il n'y aurait pas de revue N4728. Ou des ersatz... Dès que j'ai appris la nouvelle, je l'ai aussitôt communiquée à l'équipe afin de la partager (cf. Supra. D'ailleurs, je dois à la vérité de dire que c'est l'un des membres de l'équipe, éternellement à l'affût, - qui? Des noms? - qui me l'a communiqué en premier). Il y a plaisir à partager la passion de la poésie, de l'art, avec tous ceux qui l'entendent...
 
   Alors, je terminerai en disant bravo à N4728, revue du mois de mai 2007 (habituellement, le mois des roses, ça fait plaisir et c'est bien mérité!), bravo à toutes celles qui ont précédé, bravo à toutes les revues que vous jugerez dignes de lui succéder et bravo à l'équipe de Décharge!
 
   Avec mon amicale émotion...