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de Claude Vercey

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I.D n° 18 : On a retrouvé le poète Jean Pierre Georges

    Depuis cinq ans il se taisait. Se terrait, disait-on. Il nous arrivait (quelques-uns) de nous inquiéter. Aussi peu crédible que soit cette affirmation, Jean Pierre Georges nous manquait. « -Il s’est retiré de la société des hommes. – Oui, il vit dans une poutre chez les termites. »

    Le revoilà. Tel qu’en lui-même on dirait. C’est Liqueur 44, par l’intermédiaire d’Yves Humann, qui dans son numéro 79 réussit le scoop de ce début d’année. Il va bien. Je veux dire : ça va mal et notre héros à la triste figure traverse avec sa réjouissante  impassibilité le champ de mines dérisoire et grandiose qu’est la vie. Au passage, il enfume avec délicatesse son questionneur, referme gracieusement toutes les portes qu’il lui propose, acceptant néanmoins  de ranger ses lignes d’écriture quelque part entre Yves Martin et Jules Renard. La forme, quoi ! - sauf que, grande nouveauté, l’auteur de « Je m’ennuie sur terre » désormais ne s’ennuie plus. Non. « L’ennui n’est plus mon amour (Rimbaud) ». Et il est même question « de secouer cette pellicule de cendre sous peine de disparaître ». Où va-t-on !

    Au long de l’interview, il n’en sera pas dit davantage. Mais les Apostilles au Moi chronique qui suivent laissent négligemment tomber un semblant de clés. Une image : «  Ma vie a pris un non-sens définitif depuis que j’occupe un petit logement dans cette rue médiévale. A cause d’une femme. Seul au milieu de mes livres, devant ma gazinière et mon frigo, je ne ferai rien d’autres qu’attendre un message. Un SMS sur ce petit engin sophistiqué appelé mobile que je possède depuis peu. J’attendrai quelques mots d’elle ».

    En somme, rien ne change : « Bon, il faudra donc se résoudre à n’écrire que des poèmes... ces pauvres petites misères linguistiques lues par personne ». Alléluia. Le prince (sans rire) de la mélancolie est de retour.

Bonnes Adresses : 
revue Liqueur 44 – n°79 – Hier 2006 – 7€ - à Fontfourane – 05380 – Châteauroux-les Alpes. (voir aussi, sur notre site « la revue du mois »)
Jean Pierre Georges : « Je m’ennuie sur terre » - Le Dé bleu – place de l’Eglise – 85310 – Chaillé sous les Ormeaux
Jean Pierre Georges : « le Moi chronique ». les Carnets du dessert de Lune – 30 rue Longue-Vie 1050 – Bruxelles.

 

 I.D n°17 : « Au cul bottons la mort...»

Un ours, ce Saïd Mohamed. L’Itinéraire de Délestage n° 14  déjà avait fait écho à ses récriminations. Tempêtant toujours : contre la mort, contre les gestes ostensibles des vivants cherchant à retenir parmi eux leurs chers disparus, poètes en particulier, pour lesquels pas plus morts que vivants il n’a guère de considération. Poète cependant lui-même, est-il mal venu de le rappeler ? Que l’auteur de Délits de faciès (le Dé Bleu – 1989) fut accueilli sur nos Polders (« Femmes d’eau » n° 58 ; « le Vin des crapaud » n° 81) ? Puis se fit romancier (trois titres aux Éditions Paris Méditerranée). Vient de faire retour à la poésie en 2006 avec Souffles, préfacé (sans doute par mégarde) par James Sacré, aux Carnets du Dessert de Lune. Toujours râlant néanmoins. « Je suis un fumiste, un branleur, pas foutu capable de pondre un roman digne de ce nom. / J'écris parce que ça fait moins mal que de se suicider.../ (...) Allez, je m'en va avant de me mettre en colère... ! » Ce qu’il ne manque de faire, pour notre plaisir autant que pour notre édification.  

Buvons tout le jour et rions beaucoup. Au cul 

Bottons la mort et raillons l'âme défunte.
Ce soir si des nostres de sa présence honneur
Aurait accompli, des histoires aurait raconté. 

Souvenirs de fesses, filles aux regards beaux       
Et aux seins doulx. Alignés, le nez dans les étoiles,
A la main nos queues, nous pissons sur la terre
En beuglant pour t'honorer compagnon ami et frère.

Buvons et rions fort car la femme du ministre
Vient de mettre bas un de tes moult bâtards.
Icelui à son père ressemblera joyeux au sein 
Couillu et fêtard, tel sacré fesseur de père.

Foutons ces rombières pour la fesse leur décoincer 

Qui de vits n'en ont connus que penauds.
De nos dards montrons l'habilité, dans le lucre
Amis et frères, roulons tant que pouvons.

Vous honorer, une divine tache à laquelle
Le souffle dernier je consacrerais si dieu fait
Que longtemps et joyeusement je dure encore.
Car si étalon est don, vous honorer, devoir est.

Vous compagnons, amis et frères ainsi me festoierez
Le jour où mon tour au trou sera de couler.

Une veuve à la fesse chaude restera
Aussi sur ardeur de vous je compte pour ne la laisser
Triste vie sans caresse. A moi, jurez, aux besoins
De son giron vous veillerez, pour que joie et bon teint
Ne cesserez de lui donner et belles dents à rire.

Pour la mort botter au cul et la vie sans cesse honorer.

 

Bonnes Adresses : Relire l’I.D n° 14 : Les Mauvais grévistes.  
Anthologies : Génération Polder et Polder, deuxième génération. A nos éditions.  8 €  
Retrouver Saïd Mohamed : http://ressacs.hautetfort.com  
Editions des Carnets du Dessert de Lune : http://lescarnetsdudessertdelune.hautetfort.com

  

 

I.D n° 16 : « Pavillon noir »

Ce 11 décembre dernier, Louis Dubost m’apprenait la mort d’« un vieux copain de la galère éditoriale » : Jean Marcourel, qui fabriquait les petits classiques du grand pirate. » L’éditeur de l’Idée Bleue ( et de notre revue, faut-il le rappeler ?) me précisait que Jean Marcourel a en outre « organisé le Marché de la Poésie de Paris pendant quelque 20 ans, avant d'être viré comme un malpropre par Jean Michel Place. » Il était aussi l’organisateur des « Salons de la Petite Edition, de Quimper, Crest, Bourges, Le Pouliquen, etc. »

 En matière de « petite édition », notre encyclopédiste est Georges Cathalo. Il n’a manqué de braquer ses « Phares dans la nuit » (titre de sa contribution régulière à Décharge) sur ce Grand Pirate. Je me contente de recopier le quasi intégralité de cette chronique de Juin 2003.

  « Après plus de vingt cinq ans d’entêtement et de ténacité, Jean Marcourel n’en  revient pas encore de la tournure prise par ses éditions marginales. Au départ, ce fut un pari de court-circuiter les réseaux habituels de l’édition, aller du côté de (...) ces poètes dont personne ne veut. A ces débuts « rock », il édita trois brèves plaquettes écrites par de célèbres rockers. Puis il voulut publier des choses inédites. C’est alors qu’il s’embarqua sous le pavillon de la flibuste, conseillé par Gilbert Duprez et Jocelyne François, aidés par quelques amis et quelques artistes.

 Depuis, Jean Marcourel a toujours travaillé seul, patiemment, à la manière d’un artisan, sans trop se demander où il allait. Sans aide et sans subvention, il n’a jamais voulu élargir son champ d’action malgré le succès et l’estime des connaisseurs. Il a toujours voulu que ses livres soient petits, beaux et pas chers, plus de 70 ont vu le jour et une cinquantaine est épuisée.

 « Peut-être devrais-je me soigner ? » écrivait-il naguère sur une belle carte accompagnant son minuscule catalogue. Non, surtout, que Jean Marcourel ne se soigne pas.  C’est ce monde qui est malade et pas lui. Qu’il continue à composer avec amour et talent ces « seuls livres qui tiennent dépliés tiennent débout » comme le souligne souvent Colette Deblé, l’une des illustratrices favorites du Grand Pirate. En effet, chaque livre « accordéon de papier » peut se lire à l’endroit et à l’envers, à plat et debout. On y lit l’écriture manuscrite d’un poète à côté de dessins ou de graphismes d’artistes divers.

 Parmi les auteurs publiés, on trouve des auteurs très connus comme Guillevic, Charles Juliet, Pierre Emmanuel ou Alain Jouffroy, des poètes expérimentaux comme Bernard Heidsieck, Jean Luc Parant, Michel Seuphor, Serge Pey ou Henri Chopin ou bien des gens peu connus comme Vincent Gimeno, Henri Attia ou Christian Viguié. » (Georges Cathalo)

 

                                                         (Paru dans Décharge n° 118)

 

Bonnes Adresses : Sur Jean Marcourel : l’Alamblog du mardi 12 décembre 06.

Pour les Editions de l’Idée Bleue : catalogue sur demande  - Place de l’église – 85310 -  Chaillé sous les Ormeaux ou http://perso.orange.fr/gerard.debouverie/ledebleu/

 

I.D n°15 « Il faudra bien te couvrir » (air connu)

 «Avant de parler des textes, admirons un peu les travaux des plasticiens qui font la couverture et la quatrième de couverture de cette revue : Boleslaw Polnar pour le 129, Marie Thérèse Patus pour le 128. »  

Il me plaît qu’une note critique - celle-ci de Philippe Gicquel, dans  Saltimbanques ! -, avant même de peser les mérites d’une publication – la nôtre, en l’occurrence, - et de son contenu, s’arrête pour d’abord apprécier la couverture, que l’auteur soit nommé. Rien de plus judicieux : les poètes, qui si souvent donnent l’impression d’être seuls au monde, même si ce monde se limite à celui de la poésie, n’en sont pas les uniques habitants : certains peintres et dessinateurs, par leur fidélité ou la fréquence de leur participation, le modèlent et le colorent si bien qu’on ne saura évoquer l’environnement poétique contemporain hors de l’accompagnement visuel qu’ils ont créé. Quelle saveur auraient

nos publications sans la présence d’une Claudine Goux, d’un Patrick Guallino, auxquels à l’une (n°102) comme à l’autre (n°127) Décharge n’a manqué de confier sa couverture ?  

[Reculer de trois cases et cliquer sur l’onglet « Anthologie » de notre site pour passer en revue nos belles couvrantes et ... s’apercevoir (ô ingratitude !) que ces pimpants chefs-d’œuvre ne sont même pas attribués. Il reste encore bien des améliorations à apporter, décidément ! (me dis-je en moi-même)]

 Et d’une autre manière, un Michel Durigneux, photographe des poètes, auquel un dossier fut consacré dans le n° 128 et que le même Philippe Gicquel remercie « d’avoir mis un visage sur une écriture. », participe pleinement lui aussi du monde poétique actuel, dont son art porte témoignage, en modifie notre perception.

 Patrick Guallino expose actuellement à la galerie St Jean à Chalon-sur-Saône. Si au premier coup d’œil on reconnaît sa peinture (le versant joyeux de celle-ci, du moins : visiter son atelier réserve des surprises), on connaît moins son visage. Cet instantané fut volé au jour du vernissage le 1er Décembre 06. J’aurais aimé y adjoindre un portrait du poète Anne Poiré, sa compagne, à qui on doit, semble-t-il, certains tableaux exposés, tout ou partie ; mais je ne maîtrise pas complètement mon nouvel appareil photo, et Anne Poiré, toute en vivacité – carrément survoltée par moment – est insaisissable. Pour moi présentement et jusqu’à nouvel ordre, bien entendu.  

Bonnes Adresses : revue Saltimbanques ! n°11 (avec Roger Lahu et Alfonso Jimenez entre autres, mais surtout – notre coup de cœur – Patrice Maltaverne)  - 2 numéros/an pour 7 euros – 14 rue du Capitaine Némo  - 44300 – Nantes.

Site Guallino : http://perso.orange.fr/art.guallino/ 

 

I.D n° 14 : Les Mauvais grévistes

 « Pas un numéro sans cadavre... ça devient dégoûtant... » note dans un message mail le poète et romancier Saïd Mohamed qui en bon humoriste réclame pour bientôt : « un numéro sur la mort pour qu'on en rigole une bonne fois ! ». Nous y pensons.

 De fait, le hasard faisant mal les choses, ces Itinéraires de Délestage, en parallèle à la revue, m’ont entraîné à plusieurs reprises, d’emblée surtout, – ce qui put faire mauvais effet, - sur cette voie qu’un certain bon goût apparemment réprouve. Mais quoi, Décharge n’est pas née de la rosée de ce matin, elle a une histoire, que le passage sur Internet, s’il maquille les rides des animateurs sous une couche de fard, n’efface pas. Coquets, oui, et frétillants comme des ablettes, - mais pas au point de perdre la mémoire ! Et ce n’est pas d’hier, au vrai (salut Jean Le Mauve, salut Gilles Pajot !) que se pose la question de l’hommage à l’ami, au collaborateur disparu, de la place à donner à l’actualité nécrologique, avec la crainte, souvent exprimée entre nous, que le deuil devienne envahissant, le noir la couleur dominante de la publication. Il se pourrait d’ailleurs que le pire soit à venir, et qu’il nous faille bien du talent pour feinter la décimeuse. Même pas le droit de vieillir tranquille !

 Le mieux, je ne vous le fais pas dire, est d’honorer les vivants, ce à quoi, convenez-en, nous nous efforçons. Mais faut-il pour autant, quand passe la faucheuse, détourner la tête, jouer l’indifférence ? De fait, elle fit du zèle ces derniers mois, frappant parmi nos bons compagnons, (nous n’avons toujours pas situé le bureau des réclamations, où déposer plainte contre ses excès) alors même que l’échappée dans l’espace virtuel était censée nous rendre l’éclat d’une jeunesse. Ainsi je commençai ici par rendre hommage à Armand Olivennes (I.D n°1), puis à Claude de Burine (I.D n° 6) tandis que la revue dans son numéro 131 publiait un dossier sur la très discrète Sophie Masson, la Clandestine recueillie par Polder 68 en avril 92, et faisait écho à la disparition de Jean Vodaine (à 83 ans, le 7 août 2006).

 Jean L’Anselme, avec lequel il « a travaillé fort souvent, récemment même pour un superbe petit livre hors commerce, imprimé sur un papier de fort grammage et foulé par de somptueux caractères, qu’il a illustré, »  - un de ces livres « plus agréables à peloter qu’à lire », (dixit) - écrivit à Vodaine quelque temps avant son décès et lui suggéra : « Pour combattre la mort faisons la grève de la fin ! » En vain. « C’était un mauvais gréviste... ! », conclut Jean, dépité. (Lettre du 11 septembre 2006)

Bonnes Adresses : revue Plein Chant : Jean Vodaine n°57-58 (1995). – éditée à Bassac – 16120 – Châteauneuf-sur-Charente. 
Chronique de la Luxiotte : Note biographique  Jean Vodaine - www.luxiotte.net

Alamblog : Jean Vodaine,  à la date 22 septembre 06.

 

(il est préférable de lire les ID 12, 13 et 13bis dans l'ordre chronologique de parution sur cette page plutôt que dans l'ordre descendant, qui est inverse. Mais vous faites comme vous voulez, bien sûr... )

I.D n°13 bis : Qui pince sans rire

Entretien minute avec Daniel Martinez 

Afin de comprendre l’enjeu de cet entretien, le lecteur sera bien inspiré de se reporter à notre Itinéraire de Délestage n°12. Les réponses de Daniel Martinez sont extraites, avec son accord, d’un texte plus long et plus détaillé qu’il nous avait adressé.

Claude Vercey : Comment définir les rapports que vous entreteniez avec Jean Rousselot ? Qui étiez-vous pour lui : un ami, un correspondant privilégié, un spécialiste de son œuvre, un fils spirituel ?

Daniel Martinez : Je me considère comme un «  correspondant privilégié » de Jean Rousselot. En même temps, il existait entre nous plus qu’une complicité, quelque chose que l’on peut appeler de l’amitié.

Depuis quand le fréquentez-vous (ou fréquentez-vous son œuvre) ?)

Depuis les années 80 et les visites effectuées au Pont traversé, que tenait l’écrivain- libraire Marcel Béalu, qui me le fit découvrir. M’attirait sa vision réaliste du monde au travers de ses poèmes, j’admirais ses traductions (Les Sonnets de Shakespeare particulièrement, parus chez Guy Chambelland et dont je possède le dernier état, c’est-à-dire corrigé de sa main suite à la publication du livre) et la partie biographique.  Je lui ai rendu quelques visites (3 ou quatre par années), depuis 1999. C’est Jean L’Anselme qui m’avait confié ses coordonnées.

Depuis quelle époque vous écrivez-vous ? Combien de lettres possédez-vous de lui ?

Nous nous écrivions depuis 1999, précisément, et je possède une trentaine de lettres, de taille variable selon les sujets. Nous communiquions plus volontiers par téléphone. Il était loin de considérer, comme Jean L’Anselme, que le téléphone tue l’écriture. Il évitait avec moi les sujets épineux, trop sensibles, qui touchaient à l’actualité immédiate. Exception, le jour du second tour de la dernière élection présidentielle, il me téléphonait le fameux dimanche vers 9 heures 30 pour me recommander de voter à droite (« ce qu’il faisait pour la première fois de sa vie »).

Avez-vous rencontré Rousselot ? Souvent ?

Une douzaine de fois depuis 1999, - pas en 2004 où sa santé s’était fortement dégradée et où il n’écrivait quasiment plus. Il était alors beaucoup plus dépendant de sa famille, à son corps défendant.

Son humour semble assez particulier. En faisait-il preuve également dans la conversation ? En avez-vous noté d’autres traits dans sa correspondance ? Fréquemment ?

Oui, son humour était assez particulier. Me concernant, il me reprochait d’être trop souvent trop sérieux, sans doute m’estimait-il « coincé ». En fait, j’avais trop grand respect de sa personne et de son œuvre. Il était pince-sans-rire et maniait à merveille l’antiphrase, tant et si bien que son interlocuteur ignorait le moment où il était sérieux.

Dans sa correspondance, il n’hésitait pas à me parler de tel auteur comme d’ »un bâton merdeux » ou à évoquer tel épistolier qui « lui tartinait dix pages là où il arrivait à peine à en lire quatre ». Il ne considérait pas sa correspondance comme entièrement publiable, car les confidences étaient directes et pas seulement littéraires, croyez-le bien...

A lire : notre dossier « la Diérèse Rousselot » in Décharge n° 132. Témoignages et points de vue de Daniel Martinez, Anne-Marie Rousselot et Claude Vercey. Et une lettre et deux poèmes inédits de Jean Rousselot.

 

 

I.D n°13 : Un grand frère

Entretien minute avec François Huglo

Afin de comprendre l’enjeu de cet entretien, le lecteur sera bien inspiré de se reporter à notre Itinéraire de Délestage n°12, en attendant l’I.D n° 13 bis, réservé aux réponses de Daniel Martinez.  

Claude Vercey : Comment définir, cher François Huglo, les rapports que tu entretenais avec Jean Rousselot ? Qui étais-tu pour lui : un ami, un correspondant privilégié, un (ou peut-être le) spécialiste de son œuvre, son fils spirituel ?

François Huglo : Ami et correspondant privilégié, oui. Le mot « spécialiste » sent trop la division du travail et la chasse gardée, je préfère parler d’une passion, que je veux garder pour moi, pour l’une des œuvres majeures de ce siècle. Serge Wellens parlait de Rousselot comme d’un « grand frère spirituel », c’est aussi ce qu’il représente pour moi.

CV :Depuis quand le fréquentes-tu (ou fréquentes-tu son œuvre) ?)

FH : Quelques poèmes lus dans des revues, un article de Gérard Noiret, un entretien avec Simonomis, ont éveillé en 1984, une curiosité qui ne s’est pas endormie depuis.

CV : Depuis quelle époque vous écrivez-vous ? Combien de lettres possèdes-tu de lui ?

FH : Je viens de compter (l’idée ne m’en était jamais venue) : 432 lettres, du 4 Mars 1985 au 12 février 2004 (des conversations téléphoniques ont suivi).

CV : As-tu rencontré Rousselot ? Souvent ?

FH : Je n’ai pas compté. Dix, douze fois ? Chez lui, chez des amis (Simonomis, Georges Bonnet...) au cours de colloques ou de manifestations diverses.

CV : Son humour semble assez particulier. En faisait-il preuve également dans la conversation ? En as-tu noté d’autres traits dans sa correspondance ? Fréquemment ?

FH : Y a-t-il humour de l’émetteur quand le récepteur ne rit pas ? Je me demande si l’humour peut être particulier. Il suppose une connivence, une relation, voire une thérapeutique, genre acuponcture, sans oublier conjurations et exorcismes. Rousselot pratiquait toutes les formes d’humour, de préférence caustique, critique, noir, absurde (le couteau sans lame auquel manque le manche le ravissait), parfois rabelaisien (épicé, sans lourdeur), souvent en compagnie d’amis : il se souvenait de Paul Chaulot déguisé en évêque, et lui-même, je peux en témoigner, imitait fort bien d’Ormesson. Particulière quand même est l’osmose, de plus en plus sensible dans l’œuvre, entre le sens de l’humour et le sens poétique, mais autant que de sens il s’agit d’une logique et d’une forme à chercher du coté de l’ellipse, une sorte d’algèbre, bref... il y aurait toute une étude à faire sur cette évolution de la poésie de Jean Rousselot.

 

A lire : notre dossier « la Diérèse Rousselot » in Décharge n° 132. Témoignages et points de vue de Daniel Martinez, Anne-Marie Rousselot et Claude Vercey. Et deux poèmes inédits de Jean Rousselot.

 

I.D n°12 : Fracas, tracas, soupçons

A Diérèse, revue qui jusqu’à alors prospérait tranquillement, les portes claquent. François Huglo en sort, excédé de voir caviardées ses propres chroniques d’abord, les lettres de Jean Rousselot ensuite qu’il avait pris le parti d’y publier. Daniel Martinez, responsable de la publication, assume et justifie la censure par égard à la réputation de l’auteur, décédé en 2004.

 Jean Rousselot aurait-il, sur la fin de sa vie, été sensible aux thèses lepénistes ? Le soupçon affleure. Décharge enquête, livrera documents et conclusion dans son numéro de décembre. En attendant, on se fera une idée de la querelle en se référant à l’article « Jean Rousselot quitte Diérèse » que François Huglo publie dans le dernier numéro de Comme un Terrier dans l’igloo.

 Décharge s’est plu à publier régulièrement ce poète important et ce passeur d’exception que fut Jean Rousselot. En dernier lieu, pour ses 90 ans, une petite anthologie qui comptait le poème inédit, que nous reproduisons ci-dessous.

  

Pour Claude Vercey

Dindon de toutes les farces

On a pourtant sans une plainte

Servi de cale à l’univers boiteux

Et de guerre lasse accepté

La vieille hypothèse Dieu.

Au lieu de s’arsouiller dans ses propres bas-fonds

En quels nuages s’enfuir

Et quelle mer tenter de boire

Il se fait si tard dans le Monde

Qu’on n’aura pas le temps de choisir.

 

(Inédit - 2003)

Note de l’auteur: “Univers boiteux” fait allusion aux tout derniers avis de nos cosmologues.

Item “l’hypothèse Dieu”. Le big bang a du plomb dans l’aile.

Les bonnes adresses : 

Comme un Terrier dans l’igloo – n° 89 - 67 rue de l’église – 59840- Lompret – 3€
Diérèse – n° 33 (et précédents) – 8 av. Hoche – 77 330 – Ozoir-la-Ferrière – 10,76€
Décharge n° 120
 : anthologie de poèmes de Jean Rousselot dont un inédit. 6€

 

 

I.D n°11 : la Tête parle encore (Glanes)

« Verlaine, je trouve moi qu’il est un peu court de pattes de devant. J’ai une passion pour Kenneth White. Il y a des années que je dis qu’il aura un jour le prix Nobel. »

 Jacques Chirac. Les Nouvelles Littéraires du 12 Mars 1981

cité par Pierre Ziegelmeyer Plein Chant n° 10 - 1982

 

I.D n°10 : la Tête parle

« Je pense pour l'an prochain peut-être augmenter de 100 exemplaires le tirage, m’écrit la Tête Pensante qui, digne boulangère,  ajoute : Mais il suffira que j'augmente le tirage pour que ça se tasse et qu'il m'en reste trop sur les bras ! »

 Parmi les vertus de ces Itinéraires de Délestage, celle-ci, tout à fait imprévue pour notre revue : une communication accrue entre la Tête et les deux Bras Droits, ce qui n’est pas rien. De l’extérieur on s’imagine (une récente conversation téléphonique me confirme cette vision quasiment idyllique) un trio oeuvrant au coude à coude, dans l’atmosphère enfumée de la salle de rédaction. La blague : deux heures et demie d’autoroute séparent le siège de la revue de mon domicile : depuis quand n’ai-je revu Alain Kewès, notre webmaster ? Et Jacques Morin, la Tête, je la retrouve  d’ordinaire une fois l’an, le samedi midi sur le Marché de la poésie de Paris. Telle est la différence entre les groupes artistiques du passé, à propos desquels encore nous rêvons, et qui, essentiellement parisiens, se fréquentaient avec assiduité, - et ceux d’aujourd’hui, assemblés sans doute sous une même bannière, celle d’un comité de rédaction par exemple qui fait illusion, quand en réalité chacun vit isolé, que les liens d’amitié et de travail se maintiennent davantage à travers une correspondance que par des rencontres effectives. Les poètes aujourd’hui n’ont plus de vie collective, certains s’en plaignent ; il est possible, volontiers je le crois, que ce manque d’échanges, de confrontations directes, soit fort dommageable pour la création poétique comme pour les poézines, revues, périodiques qui la nourrissent ou se vouent à en rendre compte. 

Bref, à la suite de l’I.D n° 8, j’apprenais (par la Tête) que « si le 130 était en passe d’épuisement, le 129 finalement l'est davantage, après une récente commande supplémentaire de Casteilla, (notre diffuseur). » Certes, il faut raison garder, relativiser. Décharge tire à 500 exemplaires (« L'imprimerie m'envoyait au début il y a deux ans un surplus d'exemplaires : 560 pour 500, puis 520 pour 500 et pour le 131, 504 pour 500 ») ; plus de 300 sont expédiés aux abonnés si bien que, compte tenu du service de presse, des ventes directes en librairie et sur les marchés, le volant d’exemplaires restant est faible, même en temps ordinaire. Le phénomène observé pour le numéro 130 est la conséquence d’une demande qui s’est concentrée sur le dossier Jacques Kober, lequel occupait 50 pages sur 128. D’où le tirage exceptionnel, je le signale ici, d’un tiré à part de ce dossier.

 Jacques Kober n’est pas un poète inconnu. Le prouvent les noms qui ont accepté de lui tisser une couronne d’amitié et laudative, de Rezvani à Cécile Ménardi, de Daniel Lewers à André Miguel. Mais il n’est pas non plus de ceux qu’on cite à longueur de pages. Une œuvre estimable, qu’il convient d’évaluer plus justement, comme certainement bien d’autres. Cette réflexion, qui n’est point neuve, m’est venue en remarquant vers quel poète les jeunes auteurs de la collection Polder se tournent quand on les invite à se choisir un préfacier. S’esquisse alors une autre hiérarchie, aussi valable après tout que celle que nous impose la seule collection actuelle de référence Poésie-gallimard : sont élus Jacques Darras ; Alfonso Jimenez ; Patricia Cottron Daubigné ; Jacques Izoard ; Vénus Khoury-Ghata ; Pierre Garnier.

 Bonnes Adresses : Tiré à part : Jacques Kober, « le Créole des dieux » présenté et organisé par Jean Michel Robert ; entretien avec l’auteur ; choix anthologiques et inédits ; témoignages. 6 €. Commande à la revue Décharge, 20 rue du Pâtis, 89130 - Toucy

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I.D n°9 : « Ici chaque goutte de pluie est pupille de la nation » (J.K)

Le froid de l’eau de mer a la vie dure

il bleuit sur le cran d’arrêt de la marée montante

*

Les jours se passent sans que rien ne se passe,

seule trêve à l’économie du passe-temps.

*

Cormorans perchés serrés

s’allongeant de l’estampe

ou bien posant pour l’orthographe d’ornithologue

écrit en braille

*

Les mouettes sont le portemanteau du ciel. 

*

 

Les Galets

                                                à L.D.A

 

Les galets comme la lune qui débordent de la malle.

Les galets gris du rivage,

taloches ou talus incurvés d’un indéfrisable,

format moyen d’un talon de Vendredi,

sont les seuls rassurants dividendes de vivre par-delà l’usure

dans le frisson tenace et luisant d’arrondir,

de porter à jamais au seuil d’une onomatopée, la salive,

de racler, comme le tilt d’une phrase non pas muette mais poncée,

d’une parole non pas muette mais déjà bègue

et déjà pense-bête de la lune,

galets que rien ne gêne à prononcer par la bouche de Démosthène,

galets dont le récitatif est à genoux de la mort de Shelley, noyé,

galets seuls véridique cimetière marin de ne pas aboutir à mourir

d’une mort toujours à deux doigts d’éblouir le golfe.

 

                                                                                             2 Avril 2006

 Inédits de Jacques KOBER, dans Décharge n° 130  

 

I.D n°8 : « Aller chercher le pain »

     Une nouvelle réjouissante pour changer ? Voici : fin août, deux mois après sa parution, le numéro 130 de Décharge était déclaré épuisé. Eh ! Que dites-vous de ça ? Il semble cependant (cela se murmure dans les hautes sphères, - le bureau directorial si vous préférez) que la nouvelle soit moins bonne qu’elle paraisse de prime abord. Si ! (Jamais content, on dirait.)

La conquête du pain, le dimanche, vous incombe-t-elle ? De loin en loin, cette déconvenue, - suffisamment rare cependant pour que vous n’en tiriez de résolutions définitives - : à votre arrivée, plus la moindre croûte sur les rayons ; la boulangerie a été dévalisée... ! La boulangère présente-t-elle pour autant une mine réjouie ? (Qui irait reprocher à un commerçant ce légitime cri du cœur : « J’ai tout vendu ! » ?). Eh bien, non ! Ma boulangère penaude lève les bras au ciel, elle ne supporte pas l’affront que lui infligent son boulanger de mari et ses imprévisibles clients. Même si elle n’en est pas à se passer une baguette à travers le corps ! Mais que faire à l’avenir ? Prudence. Surtout, ne pas augmenter la production, aller courir le risque de rester avec ses miches sèches sur les bras !

    Décharge connaît les affres du petit commerce. Aggravés par une singularité rarement soulignée, qui vous transforme une bonne nouvelle (bonne a priori) en source d’angoisse (moderne ça, non ?) : qui s’abonne à la revue ne reçoit pas les numéros trimestriellement à compter de sa date de souscription, non ; lui reviennent d’autorité les quatre numéros de l’année en cours. C’est comme ça. Si bien que jusqu’à la minuit de la St Sylvestre, les quatre derniers numéros  restent, doivent rester disponibles afin de répondre sans faillir aux souscriptions les plus tardives. D’où la formule un peu alambiquée dont j’ai usé en début d’Itinéraire ; ou pour le dire autrement : depuis fin juillet, Décharge 130 ne se vend plus à la pièce, les derniers  exemplaires sont désormais réservés aux futurs abonnés nouveaux. (Avis !)

    Pourquoi ce système étonnant, (et, j’en jurerais, unique) ? Jacmo est resté le Jacques des Décharge de jadis, tournées à la ronéo et gônées de leur papier kraft, auxquelles on pourra renoncer à peu de frais si les choses venaient à mal tourner, si l’envie de lancer des bouteilles à la mer se perdait, si... A chaque début d’année, avez-vous remarqué, le rédac-en-chef se fend d’un éditorial pour nous rappeler que ni lui ni la revue ne sont éternels, que toutefois et tout bien réfléchi il nous fait la grâce de continuer à naviguer. On imaginera le capitaine de notre beau navire, le regard fixé sur l’horizon à deviner les tempêtes, gardant à portée les valises jamais défaites, toujours prêtes à être empoignées pour d’autres aventures... On a beau lui opposer que cela fait quand même 25 ans que cela dure, rien n’y fait. Prudence et honnêteté. Le jour où Décharge cessera de paraître, ce sera, n’en doutez pas, sur un quatrième numéro de l’année, de manière à ne laisser derrière elle nul mécompte.

    Ce qui renvoie à une attitude toute morale à laquelle on ne trouve après tout guère à objecter.

 

I.D n° 7: Glanes

«  - Parfois, ne pas lire une œuvre magistrale est le meilleur service qu’un lecteur puisse rendre à un auteur magistral. Savoir qu’il est bon, c’est bien suffisant. »

 Montalban. Le Prix. Bourgois p 17

 

I.D n°6 : « la rosée du cœur 

TRACTION - BRABANT 13

 De Nancy nous parvient avec une régularité louable le poézine Traction-Brabant. Poézine, non revue : il y a là une distinction idéologique, théorique et générationnelle sur laquelle on pourrait disserter. Pour aller vite, le poézine se doit d’être avant tout léger, (profond cependant, mais comme par inadvertance). Etre léger est le plus difficile : Traction-Brabant est largement ouvert aux voix jeunes et débutantes, et l’humeur du poète, jeune surtout, est volontiers noire, - de quoi vous plomber une ambiance vite fait ! Au pilotage, Patrice Maltaverne s’efforce pourtant, souvent avec bonheur, à la fantaisie, à l’humour, au fantastique.

 

Un esprit curieux ou perspicace (moi, par exemple) s’étonnera de relever, dans une publication « lorraine », de fréquentes références à la Nièvre : ainsi, au Manège du Cochon seul (heureuse trouvaille que le nom de cette structure sise à Nevers, aux activités culturelles multiples et parfois éditoriales), et à son animateur Pierre Bastide, dont on a pu lire ici quelques textes bien venus. Une évocation émue de la mort de pompiers dans un village de  Nièvre (n°9) m’avait mis la puce à l’oreille. 

 «  Le village dans lequel les pompiers ont été ensevelis en ce 19 juillet était celui de mon grand-père maternel, Champagne (quelque part dans la Nièvre, entre Vézelay et Clamecy)... Je connais au moins les lieux comme ma poche » me répondit Patrice Maltaverne.

 Traction-Brabant ne pouvait donc manquer de saluer, même brièvement, la mémoire de Claude de Burine, disparue le 29 Juillet de cette année, donnant de ce fait à sa livraison la plus récente (n° 13 – juillet 06) une gravité inhabituelle. Claude de Burine n’était pas de nos familières. Elle fut proche d’abord des poètes du Pont de l’Epée avant qu’Alain Bosquet ne l’introduise chez Gallimard. Mais il revint à Multiples de publier son dernier livre, « cette Auberge du pauvre (2004). Valérie Rouzeau et Jean Pascal Dubost avaient naguère apporté à Décharge un dossier éclairant cette personnalité : dans l’entretien qu’elle leur accordait, elle opposait la ville à la campagne avant d’émettre le vœu de reposer dans son village nivernais.

 « On venait avant à Paris pour apprendre le métier, l’élégance, une façon d’être, se montrer généreux, libre. Où est ce Paris ? En province on aimait les vieilles dames qui vont au salut, les tartes aux fraises, le Noël sous la neige,  les amitiés difficiles, l’amour interdit, fou, brûlant, la nostalgie, une façon de vivre la sexualité plus odorante qu’en ville où elle se montrait plus raffinée, plus talons rouges, vous voyez. C’et vrai que j’oppose pas mal ville-campagne parce que pour moi la ville perd son sens de la civilisation et que la campagne garde encore quelque coin de terre où loin peut vivre libre, debout (...), pas à plat ventre. « Le poème est la rosée du cœur » : voici ce que je ferai inscrire sur ma tombe, histoire de rester fidèle à la nature, à mon village nivernais de Saint-Léger-des-Vignes.»

 Entretien avec Claude de Burine, extrait de : Décharge n°102 (2er trimestre 1999). 

 Bonnes Adresses : Traction Brabant : Patrice Maltaverne, Rés. Cure d’Air. Bat D1 – 16 rue de la Côte 54000 Nancy. Poézine envoyé contre une enveloppe timbrée à 0,77€.

 

I.D n°5 : Glanes

« - Non, dit Adamsberg. Ce n’est pas parce que le langage nous paraît compliqué qu’il est poétique. »

  Fred Vargas. Dans les Bois éternels. Viviane Hamy p 262.

 

I.D n°4 : Repeindre le moteur

Allons repeindre l’horizon d’un mouvement lent des mâchoires, ruminants que nous sommes. Un chemin de mousse serpente sur ce versant. C’est une belle promenade en compagnie des vaches. On rumine, on se lave la mémoire à grandes eaux. On germe dans un petit couloir, on maquille la douleur, on lessive l’espérance. L’abîme cogne contre le château des évidences, je dresse mes soirs de brume, les chaussures de ma pesanteur, l’alcool des nuits illisibles, le balancement des squelettes, la fleur d’ennui qui poétise le tourment. Mon chant casse la croûte dans la bouche des ruminants, s’imbrique à l’œuf sidéral. A chaque ligne c’est comme si je dictais mes dernières volontés. Je remplis le petit cochon rose, la tirelire d’instants à paître. Le moteur tourne en harmonie avec le désir. On a bien oublié un sac ou deux dans une chambre passée mais... Les jours s’en vont toujours sur un chemin pavé d’amphores.

 Yves Artufel : Il faut repeindre le moteur 

Extrait de : Polder  101, inclus dans Décharge n°101 (1er trimestre 1999). 

 

I.D n°3 : « Éclairons le Polder »

Avant même que s’ouvre l’espace sidéral de ce présent site, dont on n’imagine désormais sans effroi la vertigineuse et irrésistible expansion, le système Décharge n’était pas simple, et même un poil rebutant pour qui le rencontrerait au hasard d’Internet et d’une souris aventureuse. On y use volontiers en effet d’un vocabulaire assez singulier, ésotérique parfois, dont le sommet semble avoir été atteint lorsque le rédac-chef décida d’affubler les amoureux de la poésie et les poètes eux-mêmes du titre de Palefreniers du Rêve. (Prière néanmoins de libeller vos chèques à cet ordre, merci).

  Contentons nous pour l’heure de braquer puissamment notre lunette sur le terme énigmatique de Polder. Il désigne en fait un très innocent livret de 40 à 50 pages, d’un format de 14 cm sur 10, trimestriellement dédié à un poète, peu lu jusqu’à cet évènement éditorial, voire un auteur méconnu (mais important quand même). On pourrait donc, sans trop forcer sur l’image, définir ces Polders comme autant de satellites tournant autour du foyer central, qu’est la revue. La formule, d’un volume par trimestre, présentement adoptée après divers avatars qui appartiennent à notre histoire, nous plaît et à la fois nous préoccupe. Nous plaît parce qu’elle répond à une fonction de toute revue qui est d’organiser le présent en vue de décrypter l’avenir. On ne gagne pas à tout coup, de certains auteurs élus avouons que nous avons perdu toute trace, mais à ce qui pourrait paraître comme notre palmarès sont accrochés les noms d’Armand Olivennes et Valérie Rouzeau,  de Gaston Criel et Michel Merlen, d’Alain Malherbe et de Catherine Maffaraud. Entre autres. Et cette formule par ailleurs n’est pas sans nous préoccuper car, contrairement à ce que facilement on imaginerait, nous ne sommes point submergés par les manuscrits et conséquemment, déroutant constat, il nous arrive de craindre de ne pouvoir tenir le rythme de quatre publications par an. Donner un ensemble de 40 pages qui se tient n’est pas, il faut croire, chose facile.

 Ces livrets sont une de nos fiertés, à tel point que volontiers nous rendrions compte du monde poétique par un distinguo entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui en ont un et ceux qui en ont deux (On ne peux pas en avoir plus de deux, c’est la règle). Je parle toujours de Polders, vous suivez ?

 Yves Artufel fut publié dans ce cadre. Une fois. « Il faut repeindre le moteur », c’était le titre et le programme de son polder (n° 101). On peut penser que le moteur fut repeint puisque Artufel fait paraître à ces propres éditions, Gros Textes pour ceux qui l’ignoreraient, « ma Vie en rose ». Dont il semble qu’elle ne soit pas sans épines. Je cueille cet aphorisme (c’est en fait un bouquet d’aphorismes),  triste et beau comme du Jean Pierre Georges : « Je n’aurai fait que monter une à une les marches qui descendent au tombeau ».

 Oui, objecterez-vous, mais pourquoi d’entre tous les polders évoquer celui-ci ? Parce qu’en tant qu’imprimeur-éditeur, Yves Artufel coproduit aujourd’hui avec Décharge ces précieux opuscules. Cette précision, vous le concèderez, valait le détour.

 

Bonnes Adresses : Editions Gros Textes : Yves Artufel – la cave de Fontfourane – 05380 – Châteauroux les Alpes. Sauf exception, les livres sont vendus 6€.

 

I.D n°2 : Glanes

     « - La poésie, ça sert surtout à compliquer les choses, non ? Mais peut-être qu’en les compliquant, on les comprend mieux. Et en les comprenant, on les simplifie. Au bout du compte.

- Oui, dit Veyrenc, surpris »

 Fred Vargas. Dans les Bois éternels. Viviane Hamy p 126

 

I.D n°1   : Une ombre dans le puits

« Amigo

si tu ne sais mourir

tu n’as rien appris

durant ta vie ! »

 

    Le plus récent numéro de Décharge (n°130 – Juin 2006) s’ouvre sur un juste salut adressé à Armand Olivennes, mort le 19 avril de cette année. Depuis six ans, à la suite d’un grave accident de santé, Olivennes était absent d’une  scène poétique dont il avait été une figure familière, où il oeuvra avec pugnacité et bienveillance. L’aurait-on déjà oublié ? Sa disparition fut des plus discrètes, comme le relève Eric Dussert sur son Alamblog, le 26 août dernier.

     Amical, généreux, attentif, passionné, il fut compagnon de route de maintes revues, parmi les plus modestes parfois ; et ses écrits, nombreux, ont été publiés par une multitude d’éditeurs petits et minuscules. Guy Ferdinande qui l’accueillit volontiers dans ses diverses publications, fut le premier à lui rendre  hommage dans le numéro 84 de Comme un Terrier dans l’igloo, datée par sympathie du jour de la mort de ce poète, laquelle pourrait bien symboliquement marquer la fin d’un âge d’or : «  Si le  revuisme poétique, assure Guy Ferdinande, eut un moment donné un contour, sinon un sens comme on dit, et Dieu sait que j’ai besoin de me convaincre qu’il en fut ainsi, au bout de tant d’années passées journellement à la tâche, Armand fut un de ceux qui ne se comptent que sur les doigts d’une main, qui y contribuèrent. Il avait foi en la poésie, en la poésie vivante, et tout ce qu’il écrivit, entre désespérante réalité et merveilleux vaille que vaille, fut à cette hauteur. »

    Pour y voir un peu clair dans une production abondante, on pourra se reporter à l’anthologie Clérouque, publié en 1989 par l’Atelier Alpha Bleu, qui republia en 1992  L'Enterreur, primitivement paru chez Oswald en 1966, et qu’on peut considérer comme son chef d’œuvre. Deux Polders ont été publiés par Décharge : « Puma » en 1991 ; et « Obros » en 1996 en co-production avec le Rewidiage, d’où est extrait Amigo. Armand Olivennes continue de nous parler :

« Tu meurs pour ta vie  

pour que vivent les fantômes

les anges et les entéléchies

 

pour creuser la tombe

de l’hypnose et de la folie !

 

Tu meurs pour que vive

ton ombre dans le puits

ton lait sur les épines

ta lunette dans le fruit. »

 

Bonnes Adresses : Comme un Terrier dans la Dune – Guy Ferdinande – 67 rue de l’église – 59840 – Lompret – 3€  le numéro

Alamblog : www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/

          

I.D n°0   : « Allez, je me jette ! »   

     Un peu d’appréhension. Pas mal d’appréhension avant d’ouvrir la porte et de sauter. Dans le vide ? Sur la Toile ? Crainte de me faire bouffer par ce machin. Un engrenage. Tu donnes un doigt et. On connaît. Même au nom de l’intérêt supérieur de Décharge, ça craint.

     « Faut s’adapter, a dit le chef. (Jacmo, le rédac-chef ! tous vous l’aurez reconnu à son ton d’autorité naturelle qui lui va si bien. A moins que vous ne soyez lecteur de Décharge,  - ce qui risque d’être un handicap, on ne vous le cachera pas, pour la lecture de ces I.D. (conditions d’abonnement à la revue sur la page d’accueil, vous avez remarqué). La publication papier, ajouta-t-il, aujourd’hui, ça ne suffit plus. Et le site doit être rénové !»

    Bon, jusque là, à redire, rien. J’étais d’accord. S’adapter il faut. Mais pourquoi moi ? Pourquoi faut que ce soit sur moi que ça tombe, cette affaire. Là déjà moins j’étais. D’accord.

    En outre, j’ai jusqu’alors trouvé peu de raisons de m’enthousiasmer pour ce que l’espace prétendument virtuel donne à lire. (Quelques-unes quand même. Je les garde pour une prochaine I.D, si vous permettez). Mais le fait est que Décharge déborde, n’en finit pas de déborder, il n’a pas suffi de transmuer l’ensemble poétique à auteur unique, - le Polder pour parler en langage indigène, - en un volume autonome, publié indépendamment de la revue quoiqu’au même rythme trimestriel, pour la publication soit allégée. Par un phénomène des plus curieux, la revue après la libération du Polder, compte le même nombre de pages qu’auparavant.

    Mais il s’agit aussi de ne pas concurrencer Décharge par des pages internautiques, et moins encore de la transformer en revue dite virtuelle. Conquérir un nouvel espace, oui ; mais son cœur est et restera de papier, ces pages d’I.D ne devront que l’accompagner, la compléter, la soulager du trop-plein, en être une mémoire. D’où le titre.

    Les initiales d’I.D signifient (j’allais oublier de le préciser, mais les plus doués auront deviné) Itinéraires de Délestage et rien de plus (dit-il). Et ne comptez pas sur moi pour m’imposer un rythme régulier : les I.D suivront la nécessité et les  humeurs du scripteur. Na !  

    Et déjà un possible slogan : Empruntez nos I.D.