Inattendu. Réjouissant. Judicieux. Justifié... !
Pas question de mégoter sur l’adjectif aux fins de saluer autant qu’elle le mérite l’initiative de la collection Poésie chez Flammarion, qui nous offre – manière d’évènement en ce Printemps – la réédition sous forme d’un pavé de plus de 400 pages du Jardin Ouvrier, la revue d’Ivar Ch’Vavar - et de ses camarades, est-il précisé en couverture, camarades parmi lesquels, entre quelques beaux masques, Christophe Manon (voir I.D n° 96), Maltaverne (Polder 134 & I.D n° 6 et 41) et Philippe Blondeau ( Polder n° 132 & I.D n° 78), en ayant garde d’oublier Lucien Suel, toujours œuvrant dans la plus grande proximité des objectifs et contraintes définis par l’animateur principal, ou Christophe Tarkos. Notons que la typographie pauvre, qui caractérise la revue, a été respectée dans cette réédition, comme contrainte esthétique.
Le camarade Ivar Ch’Vavar, - il est bon de le rappeler ici, dans ce qui est davantage expression immédiate d’un contentement que de ce qui pourrait ressembler à une note critique, - est un passant considérable, dont on a décidément de moins en moins d’excuses d’ignorer les œuvres, après que Hölderlin au mirador (l’un des livres majeurs de l’auteur, rappelle fort à propos Philippe Blondeau dans sa lumineuse préface) et Cadavre grand m’a raconté, cette extraordinaire anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France, ont été mises à portée de tout lecteur de bonne volonté par les éditions du Corridor Bleu; après que les éditions Plein-Chant ont consacré à notre auteur un numéro double de leur revue ( 78 / 79 – hiver 2004- 05), et à présent que son œuvre revuistique, ( et on comprendra que nous importe qu’un poète soit considéré non seulement pour ses écrits personnels, mais aussi par ses apports à une démarche collective, à travers cette activité minuscule, dérisoire, déprimante et grandiose qui restera peut-être comme l’une des singularités de la poésie du XXème siècle, ce revuisme ) est recueillie en un volume dont on peut d’avance penser qu’il sera diffusé en librairies mieux qu’aucun des opus précédents.
Cette satisfaction aussi : Yves Di Manno, directeur de la collection Poésie, introduisait sa contribution au volume Ch’Vavar de Plein-Chant en appelant à reprendre un jour cette histoire, ou se résoudre à l’écrire soi-même puisque nul ne s’en est encore sérieusement chargé. J’entends celle de la poésie (française) de ces cinquante dernières années revisitées à l’aune des nouveaux critères – notamment prosodiques et intégrant enfin les courants minoritaires qui l’ont souterrainement traversée. Cette adresse m’avait à l’époque légèrement hérissé : que ne le faisait-il lui-même, songeai-je ! Qui mieux que lui était en position non seulement de passer à l’acte, mais surtout d’être entendu ? Je me réjouis donc aujourd’hui que ce responsable mette son action éditoriale en conformité avec ses proclamations publiques.
A lire : Ivar Ch’Vavar & camarades : Le Jardin ouvrier (1995 – 2003) chez Flammarion. 25€
Je renvoie aussi à Décharge 133 (6 €), au dossier Ch’Vavar où, outre les poèmes qu’il nous a confiés, le poète s’exprime et s’explique en un long entretien avec François Huglo.
Décimales de Philippe Blondeau, aux Editions des Vanneaux
Des sept titres figurant dans la bibliographie - incomplète - qui figure à la fin de son dernier livre, de Philippe Blondeau je ne connais en vérité que Dehors, polder qui fit suite à un ensemble de poèmes découverts dans Rétroviseur, pour lesquels j’avais fait savoir mon admiration à l’auteur. Il y a donc quelque imprudence de ma part à présenter Décimales comme une étape cruciale, mais il me semble que l’auteur y croise pour la première fois, et longuement, méthodiquement, deux fils que jusqu’alors il tirait indépendamment l’un de l’autre, dans deux registres différents d’écriture.
Dans la dixième et dernière section de ce livre, on trouve trois vers quasi programmatique de la poésie qu’a jusqu’à ce jour écrite Philippe Blondeau : Ce gris pâle des jours simples/ c’est le nôtre /notre mesure /dont nul ne nous privera c'est-à-dire une poésie remarquable par sa clarté, une « lumière à la Corot qu’on ne trouve plus guère dans la poésie ou la peinture du XXème siècle » notait son préfacier Pierre Garnier, - poésie douce-amère, sentimentale et mélancolique, qui s’efforce de témoigner de quelque désastre mineur. On comprend que ces manières de confidences en mi-teinte, que « cette vie en poésie hors de la ville », aient d’abord trouvé refuge aux Editions de l’Arbre (3 titres) et à Rétroviseur (prix Colportage en 2002).
En contrepoint à ce vers-librisme, Philippe Blondeau se signale par l’attention qu’il porte à l’œuvre complexe et déconcertante d’Ivar Ch’Vavar, dont il est à tout sûr l’un des meilleurs connaisseurs actuels, préfaçant aussi bien le numéro de Plein Chant consacré à « l’horrible travailleur » que l’anthologie du Jardin Ouvrier récemment paru chez Flammarion. Avec Décimales, Philippe Blondeau prend à son compte un système de contraintes, telles que celles qu’Ivar Ch’Vavar a développés pour lui-même et ses camarades : l’ouvrage comme son titre le suggère, est composé de 100 dizains, eux-mêmes regroupés en dix sections de dix poèmes. Si ces dizains, irréguliers mais justifiés à droite comme à gauche, dessinent de courts rectangles sur la page, ces rectangles sont troués comme grimoires que le temps aurait en partie effacés, ou suggèrent par leurs blancs un gommage, qui, au moins formellement, rappellent certaines pratiques de Lucien Suel.
On se réjouira de ce que notre poète n’ait pas perdu la voix ténue et précise, élégiaque et quasi surannée qui nous a naguère touchés, et aussi de le voir engagé désormais dans une aventure autrement risquée. Toutefois le résultat, en son alliage original de modernité et de poésie des villages, de simplicité et de sophistication, à la confluence « de courants apparemment contraires », pour reprendre une expression par laquelle Blondeau définit l’ambition de sa revue La Passe, demeure hybride : le traitement radical que j’ai décrit n’affecte, malgré les signes extérieurs d’un manque ou d’une déperdition, ni le sens, ni la construction logique de la phrase, comme si l’auteur hésitait encore à franchir un dernier pas, à abandonner des pouvoirs de séduction déjà éprouvés contre l’inconfort d’une avancée sans retour sur des voies plus incertaines.
Lire aussi : Philippe Blondeau : Dehors – Collection Polder – préface de Pierre Garnier - Co-production Décharge/Gros Textes – Voir notre site.
RetroViseur, revue et éditions : 240 rue Victor Hugo – 62221 – Noyelle sous Lens.
Pour retrouver les I.D où j’ai cité Philippe Blondeau : dans les mots-clés, cliquer Blondeau