articles trouvé(s) dans le site
I.D n° 232 : Rouge Haïti
date: 2010-01-17 10:44:32
« Je suis effondré. Mais debout » écrivait à Yves-Jacques Bouin le poète haïtien Gary Klang ce 15 Janvier. Depuis le Québec où il vit, dès le 14, soit le lendemain de la catastrophe, il diffusait son témoignage dont on prenait connaissance à travers le réseau du M.U.P (Mouvement universel des poètes), animé par Jean Foucault.
« J'ai appris hier soir la mort de mon vieux copain d'enfance, l'écrivain Georges Anglade et sa femme, Mireille, enfouis sous les décombres. J'ai appris aussi la mort d'autres amis ainsi que celle de la fille d'un copain dont le mari, devenu fou, ne cesse de fouiller dans les débris en hurlant sa détresse, ne voulant pas, ne pouvant pas accepter la disparition de son épouse.
Je suis sans nouvelles de mon propre frère et j'ignore ce qui est arrivé à de nombreux amis, écrivains et autres.
Le festival des Étonnants Voyageurs devait avoir lieu à Port-au-Prince, lorsque la nature a frappé.
Comme bonnes nouvelles dans ce chaos, je sais que mes copains Dany Laferrière, Rodney Saint-Éloi, Louis-Philippe Dalembert, James Noël et Michel Le Bris (directeur et fondateur de ce festival) sont sains et saufs. Pour les autres, je n'ai aucune nouvelle. Si quelqu'un en a, je le remercie d'avance de bien vouloir m'écrire. »
Le 15 Janvier à Dijon, en ouverture du Festival Temps de Paroles, Yves-Jacques Bouin lisait le poème que Gary Klang lui avait fait parvenir, qui unissait l'actualité d'Haïti et la thématique rouge du festival bourguignon.
Le rouge aimé
Gris est l’enfant qui voit la mer
Et ne peut y entrer
Grise ma douleur sur le sang des astres
Et ma mémoire au bout des songes
J’habite une île qui n’existe pas
Une terre qui n’a pas su éclore
Je vis un temps inachevé
Dans une mer de corail où la vie s’est éteinte
Ai-je encore droit au rêve
Donnez-moi vite un peu de rouge
Que j’y mette
Sans tarder
Un grand vol d’hibiscus.
Alors que je lui exprimais mon sentiment d'impuissance face à la catastrophe qui touche Haïti et le touche personnellement, Gary Klang écrivait : « Dans cette apocalypse qui m'apporte tous les jours son lot de morts, vous m'aidez à traverser l'horreur et l'absurde qui me submergent ».
Repères : Gary Klang, parmi une cinquantaine de poètes, est au sommaire de l'anthologie : Et si le Rouge n'existait pas ? aux éditions du Temps des Cerises. Dans les librairies depuis le 15 Janvier 2010.
mots clés : Klang Bouin Foucault
I.D n° 239 : Rouge Sang
date: 2010-02-13 10:15:50
Cliquer sur l'image pour obtenir dans son intégralité l'affiche de Temps de paroles 2010
Si s'est constituée, au fil de ces I.D, une anthologie Rouge, ce ne fut pas prémédité. La faute, on le devinera, à ce Festival Temps de Paroles qui, après un mois de présence et 70 manifestations en Bourgogne, s'achève ce 14 février 2010, avec la venue à Chenôve (21) de Françoise Coulmin, responsable compilatrice de l'anthologie : « Et si le rouge n'existait pas? » aux Éditions du Temps des Cerises, et de Francis Combes, l'éditeur.
Ainsi, presque malgré moi, mais tout de même avec cette part de jeu hors de laquelle j'imagine mal l'activité poétique, ai-je été attiré depuis le début de l'année par tout ce qui bougeait rouge. Ai-je réussi à tout dire, comme le suggérait la phrase incitatrice de James Sacré ? Sûrement pas, même si cette anthologie modeste, qui aura eu l'avantage d'avoir donné la parole à des auteurs rares ou méconnus, m'aura permis des grands écarts entre le Rouge Pollock de Pierre Anselmet (I.D n° 225) et le Rouge Haïti, le Rouge aimé, de Gary Klang (I.D n° 232), le Rouge baiser de Patrice Angibaud et le Rouge-gorge de Luce Guilbaud (I.D n° 234), et je ne compte pas pour rien l'excitante rencontre avec le plasticien Dimitri Wazemski et le poids de ses lettres (I.D n° 225).
Je verse aujourd'hui à cette diversité le Rouge sang de Diane Meunier, extrait d'Abattre les cathédrales, manuscrit inédit à cette heure.
Le sang du monde ne s'efface pas ne se lave pas
le monde restera rouge
on ne peut pas laver le sang
on ne doit pas il ne faut pas
S'il reste un peu de blanc comme les dents les mains
les nuques les yeux
il faut les laver avec du sang
dans le sang
Et les animaux et les arbres et les insectes et les fleurs
les laver de leur sang avec notre sang
tremper nos mains dans le sang
leur sang
notre sang
puisque nous sommes faits ainsi
par le sang pour le sang
faire que la nuit nous baigne de sang dans le sang
et que le jour nous trempe de sang
tout ce sang
Et que l'eau ne lave pas le sang
jamais
il ne faut pas on ne doit pas
et le sang recouvre l'eau
qui devient sang
Diane Meunier – extrait de : Abattre les cathédrales.
Repères : Diane Meunier, comédienne, chanteuse, poète, éditrice de "livres d'artiste" artisanaux, de poésie et textes divers (13 à ce jour - voir le blog de L'Écrit de la chouette). Auteure et interprète, avec Thierry Lefever, de cinq albums de chansons pour enfants. Les I.D avaient déjà rencontré Diane Meunier lors de la publication de PHV Haute Résistance n° 1, entièrement dédié à André Laude. (I.D n° 155)
mots clés : Meunier Anselmet Klang Angibaud Guilbaud Wazemski
I.D n° 246 : Quitter l'île Titanic
date: 2010-03-10 09:24:19
Ilustration d'Etienne Bienvenue pour
Toute terre est une prison de Gary Klang
Depuis le Québec où il a émigré de longue date, le poète haïtien Gary Klang fut le premier à pouvoir nous informer, après le tremblement de terre qui ravagea son île natale. Puis, à travers cette émotion, il sut nous rejoindre par le poème le Rouge aimé dans la thématique du Festival Temps de parole qui alors s'inaugurait (voir I.D n° 232). Mais c'est aujourd'hui, à travers Toute terre est une prison, son plus récent recueil, que j'aborde véritablement son œuvre et découvre son écriture.
Une courte préface fait le point : Gary Klang y exprime la nécessité de tourner la page, de s'éloigner des premiers poèmes où était évoquée l'île de son enfance, tout ce qui fondait [son] bonheur et ne reviendrait pas. « Peu à peu, explique-t-il, j'ai pris conscience que l'exil était définitif et qu'il fallait transcender le passé.» Un objectif alors lui apparaît : rompre le nœud qui le rattache à la terre mère, afin de s'ouvrir à l'universel. Davantage que la réalisation de cette déclaration programmatique, ce qui se lit ici est l'effort du poète pour s'arracher à l'écriture ancienne : traduire l'ex-île dans le langage, « quitter la peine et ce qui fut », « être enfin libre de toute attache ».
L'expression première de Toute terre est prison, et qui touche, est celle d'un désarroi: « Les mots me manquent », lit-on d'emblée.« D'où me vient / Mais d'où me vient ce malaise » …:
On a beau faire
Beau vouloir fuir
Toujours revient ce qui n'est plus
Dans cet échec apparent, cette incapacité à rompre avec un passé trop prégnant, se tient la tension du poème. Il apparaît qu'il ne suffira pas d'un seul livre à Gary Klang pour venir à bout de son projet, « découvrir un chant / qu'on ne connaissait pas encore / et qui à voir n'avait plus rien / avec celui d'hier ». Et sans doute ce chant à venir devra-t-il passer par l'acceptation d'un douloureux désenchantement, à l'exemple de ce poème d'une belle lucidité :
Nous habitons
L'île à la dérive
L'ile du bout du vent
L'île Titanic
Nous subissons
La mort
Le mauvais sort
Les vents blafards
Abandonnés par la nature
Et par l'histoire des hommes
Nous sommes Personne
Ou plutôt ces gens-là
Sans nom et sans avenir
Juste ces gens-là
Références : Gary Klang : Toute terre est prison – Mémoire d'encrier éd. (1260, rue Bélanger, bureau 201 – Montréal, Québec, H2S 1H9. )
mots clés : Klang