Décharge ]

I.D n° 492 : Max et Guillaume

Portrait de Max Jacob
par Marie Laurencin


La première image, c'est un petit homme frêle,
mais qui ne tient plus en place une fois qu'on l'appelle.


Timide, il est partout chez lui, à Paris comme à Quimper,
clinquant avec les riches et claquant dans la misère.


S'il folâtre avec tous, chante et danse et fait mille
     pirouettes
sans voir les grimaces, les poissons dans son dos, les
     gestes qu'on arrête,


c'est qu'il veut à tout prix qu'on le regarde et qu'on l'aime
maintenant qu'il a vu Dieu dans sa chambre et qu'il n'est
     plus le même.


Il a beau se mettre en frac, chapeau claque et monocle,
jamais il n'aura l'air d'une statue sur son socle.


Ah qu'il est beau ! Ah qu'il est beau !
Ah qu'il est beau ! Ah qu'il est beau !
                          Tiou !


Par ce poème évocateur, premier d'un élégant triptyque à l'accordéon, Guy Goffette tire le Portrait de Max, en ouverture à l'épais volume de 1850 pages, de la collection Quarto, chez Gallimard, qui réunit les Œuvres de Max Jacob, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de sa mort.


On sait le rôle central tenu par ce poète dans l'invention de l'art moderne . Rappelons simplement ici que ses amis, compagnons de misère au quotidien et compagnons de création, à Montmartre puis à Montparnasse, se nommaient Pablo Picasso et Guillaume Apollinaire. Son chef d’œuvre, paru en 1917, le Cornet à Dé, porte au sommet une forme qui occupe les poètes depuis Aloysius Bertrand : le poème en prose.


Dans les années 1940, les jeunes Louis Guillaume et Marcel Béalu étaient eux aussi des tenants du poème en prose, ce que nous rappellent les extraits de la correspondance échangée entre les deux hommes, objet du 38ème Carnet Louis Guillaume que publie l'association qui conserve la mémoire de ce poète. A cette époque, Max Jacob n'est plus la figure parisienne à la mode : juif de naissance, converti depuis 1915 au catholicisme, il vit retiré à Saint-Benoît-sur-Loire depuis 1936, mais joue les mentors auprès de la nouvelle génération poétique, de René Guy Cadou à Jean Rousselot. Et Louis Guillaume d'écrire : « Le Cornet à dé est l'une des première choses modernes qui m'ont emballé » ; et  Max Jacob « un esprit supérieur », qu'il juge « plus important que ses écrits ».


Dans cette même publication, des lettres de Max Jacob à Louis Guillaume. L'une des dernières date d'août 42 :


Oui, ta présence me ferait plaisir. Je n'ose plus dire à mes amis de venir se promener en compagnie de mon étoile jaune si gênante. Elle est gênante pour moi, pour eux, pour les habitants qui ne savent s'ils doivent exiger que je la porte, me pardonner de ne la porter que le moins possible ou de ne pas me le pardonner.


(…) Je ne suis plus un compagnon de tout repos. Si on vient, comment prendre ensemble des repas puisque les restaurants me sont interdits, qu'un gendarme m'y surprenne et le restaurant serait immédiatement fermé. Puis-je être la cause de cette fermeture ?


Le 24 février 1944, Max Jacob est arrêté par trois policiers allemands. Il meurt le 5 mars à Drancy, quelques jours avant d'être déporté à Auschwitz.


Repères : Cet Itinéraire de Délestage (I.D) est une transposition de la chronique radiophonique donnée la semaine du 10 au 16 février sur Radio Grandciel, dans l'émission Poésie et chanson, de Christophe Jubien. Elle était précédée d'un interview de Jean-Pierre Siméon sur le Printemps des poètes, lequel rend également hommage à Max Jacob.


Max Jacob : Œuvres. Sous la direction de Antonio Rodriguez. Collection Quarto. Editions Gallimard. 29, 50€.


L'Association des Amis de Louis Guillaume décerne chaque année le prix du Poème en prose. La plus récente lauréate est Françoise Ascal pour Lignées (Éd. Æncrages & Co). Outre la correspondance décrite dans l'I.D ci-dessus, les Carnets 38 de l'association, présidée par Jeanine Baude ( 20 rue de Tournon - 75006 Paris) rend compte du Colloque 2012 : «  Autour du poème en prose ».


Annonce : Max Jacob sera l'objet du Billet d'entrée, la chronique régulière de Jean-Louis Jacquier-Roux, dans Décharge 161 (à paraître en mars).

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mots clés : Jacob Guillaume Béalu Jubien Goffette Siméon Ascal

I.D n° 278 : Derrière le polder

contributeur: Les I.D. de Claude Vercey

 

   Couverture : Julien Malardenti.
A l'intérieur du livret,  ses dessins accompagnent  et interprètent les récits d'Etienne Paulin.


   Entrez donc, la place est occupée. Venez ne rien faire ici, c’est plus copieusement flasque qu’ailleurs. Avec moi c’est moi-même, je n’ai pas autre chose, je claudique. Armez-moi de vous, vous m’êtes quelque chose d’entre Lear et son ombre, peut-être sa barbe.


Par ce poème intitulé 2014, s'ouvre Corps né athée, le nouveau recueil d'Étienne Paulin, récent polder (n°145 – Mai 2010) avec Tuf, toc. Il est toujours plaisant de connaître l'évolution de ceux sur lesquels, à travers notre collection, nous avons parié. Étienne Paulin n'a guère tardé à nous la faire connaître.


Après son premier galop, prometteur, où il semblait cependant hésiter entre deux voix, autant que pouvaient l'indiquer les deux termes du titre, il n'a pas tardé à choisir sa voie, celle de la fantaisie sérieuse sur le modèle de Max Jacob comme l'euphonie du titre le laisse devine, et auquel ce recueil en prose (qui pour l'heure cherche son éditeur), rend hommage.


J'avoue être sensible également à la création des multiples personnages, aux noms suggestifs : Whitey le Pauvre (poète, un seul poème retrouvé), le docteur Lonlalu, le chef Konchi, Gras-Jean Bourgeois, André Perséphone enfin :


    Alors il y a sur le quai du bruit, des paupières, des riens, des cloportes, de lourdes années vagissantes, Le Théâtre et son double et mes regrets qui font l’article : tout ça remue, nul ne l’entend, je vais pour voir l’oblitérant. 


    Il est ganté, képié, tout en faux-ors-et-marbres, qu’il a l’air beau, l’oblitérant.


   C’est André Perséphone, il a grand faim. Je le mène au buffet, un banal mât de cocagne transperçant la verrière de la gare et surplombant la ville, où pendent, négligés, quelques chapons suintants, férocement bourrelés, qui appètent.


   Nous parlons d’animaux diurnes, de la façon dont Péguy berce son lecteur et de la forme nouvelle des urinoirs du quai. « Le trafic est d’ardoise, geint-il, c’est à cause des douves. Et l’ancolie, la joie de vivre extrême, et le papier buvard, alors voyez. » Il prend alors un air mystérieux et replet, répétant : « À cause des douves. »


    Sa compagnie m’encombre.
   « Elle devenait de plus en plus belle », agonise-t-il encore, parodiant peut-être un récit licencieux de Louÿs
.


(André Perséphone – extrait de Le corps né athée – inédit d'Étienne Paulin)


Actualité du Polder. Valérie Harkness avec son polder "Sauve" (n° 146 – Mai 2010) a retenu l'attention de l'anthologiste et poète Pierre Maubé : un extrait du recueil figure désormais sur le site poesiemaintenant, à la date du 3 août 2010. On y apprend que le prochain livre de Valérie Harkness "Je glisse", paraîtra  aux éditions  Jacques André.
Deux noms nouveaux dans la ronde des poètes : ceux de Jean-Marc Proust et de Pierre Anselmet, qui feront leur entrée dans la collection Polder au cours du second semestre 2010. Un poème de l'un et de l'autre figurent déjà sur notre site : celui de Jean-Marc Proust en I.D n° 257; celui de Pierre Anselmet en I.D n° 225.

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