articles trouvé(s) dans la catégorie : "Les I.D. de Claude Vercey"
Revigorante. Oui, c’est au plus juste décrire l’effet, durable, que me procure l’entretien accordé dans la revue Europe par Frank Venaille à Jean Baptiste Para et Pierre Vilar (à qui l’on doit, et cela me paraît d’une grande cohérence, le fabuleux pavé des Oeuvres de Georges Henein, chez Denoël. Pour Henein comme pour Venaille, le politique est matière poétique, traité comme tel, d’où selon mon sentiment cette familiarité immédiate avec le poème).
Souvent, en dépit de notre vigilance et nos efforts, l’on erre, repères perdus, même les plus chers. Moi pour qui la poésie (on la dira moderne pour ne pas paraître trop sectaire, mais est-ce bien le fond de ma pensée) commence avec Baudelaire (ce qui n’est pas, je le concède, d’une grande originalité, sauf que la plupart du temps on agit comme si l’on doutait de cette vérité, - vérité pour soi, bien entendu), c’est peu dire que je me retrouve quand je lis cette déclaration, qui de si évidente façon prolonge la préface du Spleen de Paris : « Le mouvement des rues, ce remue-ménage d’idées et de points de vue, tout ce qui crie et bouge, c’est bien là le décor dans lequel je vis et j’écris. Chaque crissement de pneus témoigne d’un rythme, d’une manière nouvelle d’aborder la forme poétique. » La parole de Venaille fonde et légitime une poésie, arrachée au bucolique et à l’esthétisme des jardins, (sentiments tièdes et petits oiseaux), qui côtoie le fait-divers et le roman policier, le cinéma et le jazz, les immeubles, les cafés et le football. « On pourrait dire de l’écriture (...) qu’elle justifie ce qui, sans elle, ferait de nous de sales types. »
Cette mise au point aussi, qui pourrait servir d’exergue à maintes de mes interventions critiques contre l’idée affligeante et si couramment formulée, selon laquelle la poésie se devrait (pour toutes sortes de raisons, y compris commerciales) d’être facile, transparente - ai-je lu récemment encore - comme un verre d’eau, (comme s’il était simple de décrire un verre d’eau !). Rappel à l’ordre : le verre d’eau contient toujours des particules en suspension, une part de boue dont le poète se doit aussi de rendre compte, ou « Il n’est pas anormal que le texte contienne une part indéfinissable de mystère. Ce n’est jamais par volonté délibérée qu’il m’est arrivé d’être hermétique. »
Dernière note, plus personnelle. Parmi les poètes que je place au plus haut, au point d’être incapable de les commenter ainsi que je l’ai rappelé (I.D n° 73) : André Frénaud, sans qu’il me vienne à l’idée de rapprocher ce dernier de Frank Venaille, et même si j’ai pu remarquer avec quel bonheur un Pascal Commère, grand admirateur de l’un, accompagne l’autre aujourd’hui. Ceci soudain, dans l’interview, - en écho inattendu à l’auteur d’Où est mon Pays : « Je travaille comme ces chevaux de mine qui jamais ne remontaient à la surface (...). Je crois que cette situation exprime bien ce qu’est la condition humaine : vivre, travailler, aimer dans le noir, peiner dans des souterrains qu’il faut sans cesse creuser, au risque de ne plus voir la lumière du jour. Cette voie venue des profondeurs, c’est pour moi celle de la poésie. (...) J’ai toujours vu le poète comme un journalier, un fossoyeur, un mineur au travail. Les mots, (...) il faut les arracher à la terre, de la terre, sous la terre.»
A présent, retourner aux poèmes : outre les livres précédemment signalés (chez Obsidiane), lire "Algéria" (Leo Scheer éd.); et "Chaos" (2007) au Mercure de France. Si l’œuvre intimide, s’y introduire avec : "Franck Venaille : Je revendique tous les droits", de François Boddaert chez Jean-Michel Place.