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Faut-il regretter que Van Gogh n’ait pas écrit de poèmes, qu’il s’en soit tenu, un peu bêtement convenons-en, à recouvrir des toiles blanches avec des couleurs trop coûteuses pour lui ? Ne le regrettons plus : le premier recueil de poèmes de Van Gogh vient de paraître, sous la signature d’Isabelle Pinçon, aux éditions du Bruit des autres.
Il y a, dans l’énonciation ci-dessus, quelque chose d’absurde, « d’un peu toqué », oui - et de ce fait d’un rien excitant -, qui rend assez bien compte du projet, mené par une poète souvent inventive, comme le montrent ses livres précédents ; mais, au bout du compte, celui-ci : « Je suis abstrait », que non sans malice Isabelle Pinçon met dans la bouche du peintre, mots qu’il a certainement écrits, mais dans un tout autre contexte, laisse dubitatif. « Comme c’est curieux », a-t-on envie de s’exclamer, pour solde de tout compte, devant cette réduction en poèmes - ou plutôt en tableaux de mots adressés à Théo, si l’on suit l’auteur, -. des lettres de Vincent Van Gogh à son frère.
Au moins Isabelle Pinçon ne cache pas son jeu : ni l’origine du texte (qu’il aurait été certes difficile de dissimuler), ni le procédé, affirmé d’emblée par une citation de Pierre Buraglio, lui-même « peintre sans pinceau», qui pratique la récupération et le collage, et signe aussi la couverture : « J’ai taillé dans le vif, éliminé, recadré, assemblé ». C’est au fond le même traitement que Blaise Cendrars fit subir à l’œuvre de Gustave Le Rouge, pour convaincre ce dernier qu’il était poète lui aussi.
Mais qui a douté que les lettres de Van Gogh ne charriassent en effet une matière poétique ? Fallait-il aller jusqu’à en faire des poèmes, c’est-à-dire des petites proses à la Godeau, peignées et léchées, aux phrases bien coupées, plus propres sans doute que la période haletante, suppliante, mal fichue, de Vincent ?
La lecture de Je suis abstrait n’est pas désagréable, mais à qui le mérite ? Ce volume de 120 pages est-il plus intéressant, plus poignant que les 565 pages serrées de l’œuvre originale, selon la collection l’Imaginaire, qu’on trouve facilement en librairie ? Un exercice assez vain somme toute, sauf qu’il montre la fascination d’un poète pour d’autres pratiques artistiques, et la tentation, fort compréhensible, aux fins d’échapper au ronron, de les transposer dans l’écriture et d’en explorer les conséquences. La déception est que cette activité citationnelle – très tendance, notons-le, chez ceux qui cherchent à se placer à la pointe de l’ultra-contemporanéité – ne naît ni une œuvre autre, autonome de l’œuvre originale, ni une œuvre critique : juste l’application très respectueuse d’un dispositif qui consiste à résumer une page en s’en tenant aux seuls mots employés par son auteur.
« La poésie est plus terrible que la peinture. Quoique la peinture soit plus sale. Plus emmerdante. Le peintre en somme ne dit rien. Il se tait. Je préfère encore cela.»
Référence : Isabelle Pinçon – Je suis abstrait / Van Gogh - Le Bruit des autres éditeur – 12€
Lire sur remue.net/ une réception plus favorable de ce livre, par Jacques Josse.
Dossier Isabelle Pinçon : par Jean Pascal Dubost dans Décharge n° 104 (Décembre 1999) et par Bruno Berchoux dans Décharge n° 131 – avec des extraits de « Je suis abstrait » en inédits.