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Gare au poète
[Juillet 2009 - Jacques Roubaud "Samedi poésie, dimanche aussi"]
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La poésie n'a plus d'importance, les preuves en sont multiples et accablantes. Depuis longtemps les médias s'en sont détournés, les journaux ne l'évoquent qu'en de rares occasions, si bien que le fait que le Monde Diplomatique, en ce mois de janvier 2010, lui offre une double page, annoncée en première et en surtitre, ne peut que nous arrêter. La tonalité de l'article, de Jacques Roubaud, ne semble pas si funèbre : Obstination de la poésie. Et Décharge, courageuse petite chèvre de Toucy, y est signalée en encadré (lequel est reproduit sur le site du mensuel, qui renvoie à notre propre site : que d'honneurs !) entre If (Marseille) et Théodore Balmoral (Orléans), du beau linge. Et si l'on ajoute que Du poil au genou (Bazoches-en-Morvan) est également présente parmi les 14 revues citées, on en conclurait volontiers que la concentration poétique, en la partie Nord de la Bourgogne, est aussi forte qu'à Paris ou Marseille. N'est-ce pas un moment plaisant?
Revenons à la réalité pour observer qu'aucun poème cependant n'illustre cette longue mise au point. Il s'agit, pour Le Monde Diplomatique, de témoigner d'un fait de société parmi d'autres, qui fait symptôme : que la société marchande n'a aucune place à offrir à la poésie, « mondainement inutile » puisque « invendable », « passée, dépassée ». Rien qui en définitive puisse surprendre le lecteur de Décharge, mais un état des lieux bien documenté en guise de piqure de rappel pour un lectorat cultivé et politiquement engagé.
Parmi les preuves dont Jacques Roubaud nourrit son constat, celle-ci, qui paraît significative : les délégations d'écrivains qui s'échangent entre les pays comptent de moins en moins de poètes, et aucun, note-t-il, parmi les invités mexicains du dernier Salon du livre de Paris. « Certes, est-il aussi remarqué, la poésie n'est pas seule à voir s'affaiblir ses "parts de marché". Le roman, la littérature en général, le livre même sont affectés. Mais dans le cas de la poésie, on a affaire à une forme extrême d'effacement. »
N'est-ce pas souligner par paradoxe l'importance de la poésie ? Qu'elle se tient précisément à l'avant-garde des évolutions ? La poésie, ce serait comme l'Amérique : les observer, l'une et l'autre, c'est saisir à l'avance l'avenir ; ce qui les affecte affectera bientôt le restant de la société. Autant dire (et je le dis) qu'après celle de création qui demeure première, la tache du poète est bel et bien de rendre compte au plus près des réalités de son microcosme et de ses dérisoires apparences, puisque de fait il s'y trouve en position privilégiée de veilleur, et non de se disperser parmi les vastitudes sociologiques et les grandes idées, vers quoi il est aujourd'hui incité à se tourner (voir I.D n° 227 ).
Naufragée, engloutie, il est remarquable que la poésie conserve néanmoins un aura, dont divers produits de substitution ont cherché à se coiffer impunément, comme Baudelaire déjà le contait dans Perte d'auréole : textes promus par "l'avant-garde auto-proclamée" d'hier, slam aujourd'hui, vroum-vroum du performeur. Ces impostures diverses conduisent Jacques Roubaud à proposer au final une définition a minima de cet art singulier, objet de tant de convoitises : une sorte de plus petit commun multiple hors duquel il est vain de parler de poésie.
Qu'il soit donc désormais entendu « que : la poésie a lieu dans la langue, se fait avec les mots ; sans mots pas d'un poésie ; qu'un poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c'est-à-dire être composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille, et pour une vision intérieure. La poésie doit se lire et dire. »
Repères : Le Monde Diplomatique – Janvier 2010.
Claude Beausoleil : Un siècle de poésie mexicaine. Anthologie. Collection Points / Seuil
Lire également : un autre écho critique de ce même article sur le site de la Luxiotte.