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Les I.D.

de Claude Vercey

I.D n° 274 : Trois inconnues

vendredi 9 juillet 2010 [10:00:32]

trois inconnues 002

Dissonances n° 16 ; La Voix des autres n° 4 ; les Archers n° 18. De ces trois revues, qui ne sont pourtant pas nées de la veille, un point commun : Décharge n'a rendu compte d'aucune d'entre elles, - du moins, jusqu'à ce qu'en ce début juillet Jacmo me coupe l'herbe sous le pied en faisant de Dissonances et à juste titre la revue du mois : il me suffit donc de renvoyer à sa chronique pour saluer cette publication grand format, à la fois sobre et élégamment mise en images, « littéraire plus que poétique » (Jacmo) - mais le poète Christophe Esnault appartient au triumvirat de direction, et suffisamment de poètes y collaborent pour qu'on s'y sente en famille -, où la partie thématique de création « Entrailles » s'équilibre avec des chroniques informatives et critiques bien venues.

Nous ne sommes pas, Jacques Morin, Alain Kewès et moi, parmi les moins attentifs au monde des revues : que ces trois-là nous aient échappé jusqu'ici est troublant, est matière à réflexion, que j'approfondirai dans de prochaines Ruminations. En particulier, ce fait autorise à douter de l'idée commune, bien ancrée, selon laquelle les revues seraient en déclin, que des évènements récents comme la crise financière ou les facilités offertes par internet les précipiteraient sans recours vers une disparition depuis longtemps annoncée (et Jean-Pierre Lesieur en serait le prophète, si on suit l'éditorial du n° 42 de Comme en poésie). Combien en effet sont fragiles nos conclusions quand en réalité nous sommes incapables d'embrasser le champ dont nous prétendons rendre compte !

On s'effarera tout autant devant Les Archers, que Richard Martin dirige depuis le théâtre Toursky de Marseille, et dont le n°18 marque les dix années d'existence. Certes, à l'image de Dissonances, cette publication n'est pas à strictement parler une revue de poésie, et vise plusieurs cibles. Peut-être lui manque-t-il une idée forte, rassembleuse : l'impression est que les auteurs s'y côtoient plutôt que d'être associés à l'œuvre commune. Le lecteur s'y retrouve cependant, à glaner entre les nouvelles, une pièce de théâtre : les Cochonks d'Henri-Frédéric Blanc, et la voix des poètes : Jean-Claude Xuereb, auteur devenu rare, me semble-t-il, Béatrice Libert, Pierre Dhainaut, Gérard Engelbach, ainsi que les derniers errements de Bram, le double de Dominique Sorrente, qui fera objet d'un prochain dossier dans Décharge.

La création de La Voix des Autres est plus récente, et sans doute, des trois publications présentées, la désignera-t-on le plus assurément comme revue de poésie. A son tour, mais d'une autre manière, elle s'inscrit contre le conformisme de la pensée, et cette croyance selon laquelle immanquablement, dans un avenir proche, les revues seront virtuelles ou ne seront pas. Or La voix des autres illustre un mouvement contraire inattendu et point isolé puisqu'il touche aussi, comme on a pu le noter, la presse généraliste : après une exposition sur internet, celui d'un retour à la revue papier. Et l'anthologie qui constitue ce numéro 4, cavalièrement sous-titrée la Révolution amoureuse des poètes, ne saurait surprendre un habitué du blog d'André Chenet, Danger poésie, dont on retrouve les généreux partis-pris.

La poésie ici est révolte, se vit dans la fièvre et l'exaltation. Le monde face aux proférations lyriques de ces justiciers n'a qu'à bien se tenir. La référence majeure en demeure André Laude, dont des inédits sont donnés à lire ; mais on y croise aussi les voix plus actuelles de Jean Joubert et Werner Lambersy, Xavier Lainé et Christian Erwin Andersen ( « Moi j'ai choisi et je conseillerais aux autres de m'imiter »), Didier Manyach et Nathalie Riera, Paul Mari et l'intrigante Emmanuelle K, à qui un dossier central est consacré.

Repères : Dissonances, revue pluridisciplinaire semestrielle : La Grand-Maison – 49570 – Montjean-sur-Loire : 3€ en librairie. Abonnement pour 2 numéros 10€
Les Archers, revue littéraire semestrielle: éditions Titanic-Toursky – 16, promenade Léo Ferré – 13003 – Marseille. 18 € le numéro ; 30€ l'abonnement.
La Voix des autres : revue annuelle – 12 € - à l'ordre de "Danger Poésie" : "La Casetta" - 53 rue Yves  Klein - 06480 La Colle s/Loup.
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mots clés : Esnault Lesieur Martin Sorrente Chenet Laude

I.D n° 273 : Sur le fil

lundi 5 juillet 2010 [10:57:24]

Pour illustrer l'Itinéraire de Délestage précédent (I.D n° 272), un poème d'Ariane Dreyfus extrait de La terre voudrait recommencer (collection Poésie, Flammarion éd.) :

    La finesse

Vu qu'elle avance sur lui, le fil
Ne peut pas rester invisible

Pliant plusieurs fois les genoux,
Songe, elle songe

Elle saute en l'air pour se retourner
Solitude de quoi ?

Songer
Le trait lentement d'un pied sensible
Chaussé de près, tiède sans doute,

Nos yeux s'écrasent plus d'elle, d'une
      enfant
Qui serait leur prunelle
Exacte dans sa roue

La main ouverte rattrape
Une ombrelle fausse
Comme une fleur bougeante,

Comme

Léger bouclier, léger, et nous,
Regardant ce qui arriverait
On ne le voit pas

Nous, regardant
Le lac, dessous,
Notre salive réunie.

Ariane Dreyfus  © Flammarion

Repères : Ariane Dreyfus, avec deux poèmes inédits, est au sommaire de Décharge 126 (Juin 2005). Elle a aussi eu carte blanche pour présenter les poètes Stephane Bouquet et Eric Sautou, respectivement dans les n° 138 et 139 de notre revue.
Sur « La terre voudrait recommencer », lire la chronique d'Antoine Emaz sur Poezibao.

Dans la rubrique : J'aurais bien fait de réfléchir avant d'ouvrir la bouche, cette appréciation de Gérard Bocholier dans Arpa n° 98 : « La collection Poésie de Flammarion semble se faire une spécialité de la déchetterie poétique et cérébrale.» A tout coup ce genre de généralisation est voué à la bêtise. Chantal Dupuy-Dunier, auteure de L'Ephéméride, paru dans cette collection, et sa voisine au Comité de rédaction d'Arpa, a dû apprécier.

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mots clés : Dreyfus Bocholier Dupuy Emaz Sautou Bouquet

I.D n° 272 : La vie est un conte

jeudi 1 juillet 2010 [08:01:40]

Ariane D 004

 En couverture du dernier livre d'Ariane Dreyfus,
Valérie Linder

Ariane Dreyfus est le poète de l'émerveillement : en cela, cette poésie est exigeante, - non que l'écriture en soit particulièrement difficile, ou cryptée : elle est au contraire primesautière et gamine, une poésie heureuse, un jeu d'enfant - , mais elle requiert de son lecteur une tension constante, une attention soutenue au minuscule, qu'il soit disposé à tout moment à « s'attendrir à chaque petit événement ». C'est à ce niveau que cette poésie sans cesse nous ramène, à contre-pente si l'on songe à la noirceur de ce qui d'ordinaire nous occupe, aux impératifs d'urgence auxquels chacun est sommé de répondre, pour ne retenir que ce qui fait événement, lorsque miraculeusement, dans l'instant privilégié, un équilibre se produit entre le désir et la vie.

Les lieux de l'évènement sont rares : la page où naissent « les mots pas prévus » ; la chambre des amants et l'émerveillement du geste amoureux, ou la chambre des enfants qui semble s'y superposer; les lieux de l'art, l'écran de cinéma, la scène, - le cirque, pour ce dernier livre, La terre voudrait recommencer, chez Flammarion. Il s'agit pour le poète et pour son lecteur d'être disponibles à ces moments qui lui font fête, en un état d'ingénuité d'avant le vécu et le trop-plein de connaissance, hors lequel ce qui est ici chanté et doit nous enchanter, paraîtrait puéril, insignifiant : le changement d'échelle auquel nous sommes conviés, demande un effort, une liberté d'appréciation, une capacité d'accommodement d'ordinaire perdus ou comptés pour rien.

Il est aisé de montrer comment ce livre s'inscrit dans la cohérence d'une œuvre, qui depuis longtemps tisse et croise les fils de l'amour, de l'art et de la poésie. Mais je préfère ici souligner que cet ouvrage peut se lire indépendamment des précédents : le lecteur nouveau ne s'y égare pas : tel le Petit Poucet, le poète lui fait traverser sans encombre la forêt : les premiers chapitres, et leurs brefs poèmes allusifs, sont comme l'alphabet qui initie avant d'être affronté à des poèmes plus longs, apprend à se concentrer sur le minuscule, à donner aux choses et aux gestes leur vraie valeur. Ainsi, le ciel ?

En quatre lettres il est entier
Même sur une toute petite feuille

A la réflexion, on ne s'étonnera pas de retrouver, déclinées certes dans cette tonalité du conte qui offre sa singularité, une esthétique et une éthique du peu, qui paraissent une constance de la poésie d'aujourd'hui, que conjuguent par exemple, chacun sur son registre, Antoine Émaz aussi bien qu'Alain Wexler (Échelle – Ed. Henry) ou Jean-Pierre Georges (L'éphémère dure toujours – Tarabuste éd.), pour citer des ouvrages récents d'auteurs qui m'importent.

La thématique va bientôt se dégager, celle du cirque, comme naguère avait été consacré à la danse les Compagnies silencieuses (Flammarion éd.) ; et le corps, la beauté, la finesse sont alors glorifiés, au trapèze, dans le jonglage ou sur la corde raide. Le poète devient funambule, léger et subtil ; parfois il cède au vertige, à l'autre vertige, et les jeux du cirque deviennent comme souvent chez Ariane Dreyfus métaphore de l'amour et de la joie « quand cela arrive ».

Parfois la réalité
Est charmante, tendre et douce,
On fait silence avec elle

Une complicité heureuse s'installe entre le lecteur et son poète, dans l'offrande et dans la surprise. « Tout ira bien ». Une rencontre enchantée.

Repères : Ariane Dreyfus : La terre voudrait recommencer – Flammarion éd. 16€

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mots clés : Emaz Dreyfus Georges Wexler

I.D n° 271 : La vie en miettes

lundi 28 juin 2010 [08:21:04]

« L'écriture a été pour moi un moyen d'être compatible avec l'existence. De me concilier avec le monde. De me réconcilier. Un moyen d'avoir une prise sur lui. Sur ce sable. Sur ce sentiment que les choses ne tournent pas rond. Sur la perte. Sur l'instant. Je crois que nous ne sommes pas faits pour vivre comme nous vivons. Je ne suis même pas sûr que nous soyons faits pour vivre tout court. Mais l'écriture, c'est comme l'amour, ça nous donne une prise valable sur tout ça. A condition de le faire honnêtement. Après c'est simple. Il faut regarder. Il s'agit juste de voir les feuilles mortes qui volent en spirales le matin au bord de la route. »

Thomas Vinau, à qui l'on doit la déclaration ci-dessus - en réalité, une Prose (« Compatible ») extraite du recueil inédit Ce qu'il nous reste - a pas mal publié, chez pas mal d'éditeurs, petits ou carrément microscopiques, de minces voire très minces plaquettes, où il fait feu de tout bois; son œuvre, pas si considérable en dépit de la multiplication des titres (miettes, poussières, brindilles, vétilles et autres broutilles, commente en écho le site de ce militant du minuscule), est reçue avec sympathie, saluée avec une quasi révérence par la jeune génération, accompagnée d'une rumeur approbatrice (on relira les appréciations successives de Jacmo, en Dia, sa chronique critique dans Décharge).

La publication de Fuyard debout, le deuxième livre de Thomas Vinau chez Gros Textes, un quasi gros recueil de 100 pages, me donnera l'occasion de faire prochainement le point sur cet auteur dans Décharge, où seront données à lire en cette même occasion d'autres Proses blanches, tirées de Ce qu'il nous reste, recueil qui à mon avis assoira le poète à sa vraie place, pas très loin de François de Cornière.

Tell it like it is

J'écoute Nina Simone. Le ciel bleu est immense et j'écoute Nina Simone. Un escadron de pigeons traverse le ciel et j'entends le rire de Nina Simone, dans l'enregistrement, elle rit à pleines dents avant d'attaquer son piano. Et le ciel me paraît plus immense. Et le bleu est infini. Et les pigeons ne sont plus que des miettes au fond de l'espace. Et Nina Simone chante. A pleine voix. En plein cœur. Elle chante la beauté de ce qui résiste. Et ses doigts roulent sur le piano. Et la lumière blafarde des studios fait trembler l'ombre sur ses joues. Et le piano est détruit depuis longtemps. Et le studio est éteint, obscur, fermé, détruit, depuis longtemps. Et Nina Simone est morte. Et la magie existe puisque Nina Simone est aussi vivante, aussi éclatante, qu'un escadron de pigeons qui file dans le ciel bleu, immense.

Thomas Vinau, extrait de Ce qu'il reste
A paraître fin août 2011, chez Alma éditeur
( 9 rue Casimir-Delavigne – 75 006- Paris)

Repères : Thomas Vinau : "Fuyard debout" – Gros Textes éd. ( Fontfourane – 05 380 – Châteauroux-les Alpes) - 6€
Site de Thomas Vinau : etc-iste 

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mots clés : Vinau DeCornière

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