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Les I.D.

de Claude Vercey

I.D n° 236 : Défi à Staline, un poème

mercredi 3 février 2010 [07:58:51]

Fin 1933, en pleine terreur stalinienne, Ossip Mandelsam défie « le montagnard du Kremlin avec des distiques d'une témérité inouïe, - tant par leur contenu que par leur lecture imprudente à quelques oreilles indiscrètes », écrit Henri Abril, en post-face (p. 259) des Cahiers de Voronej, qu'il a traduits en 1999 pour les Éditions Circé. « Et, continue-t-il, lorsque Mandelstam est arrêté dans la nuit du 16 au 17 mai 1934, il y a tout lieu de croire qu'il sera fusillé ou envoyé au Goulag, donc voué de façon certaine à la mort. »

Cet épisode dramatique et ses rebondissements forment l'intrigue du roman de Robert Littel : L'Hirondelle avant l'orage, dont je rendrai compte dans l'I.D n° 238. On trouvera ci-après les fameux distiques (le poème, « suicidaire » selon Pasternak, n'a pas de titre) dans la version fournie par Robert Littell, retraduite en français par Cécile Arnaud. (On peut en lire une autre version dans Tristia et autres poèmes, dans la collection Poésie – Gallimard, où François Kerel s'efforce de conserver les rimes comme dans le poème original).

Nous vivons sourds à la terre sous nos pieds
A dix pas personne ne discerne nos paroles.

On entend seulement le montagnard du Kremlin
Le bourreau et l'assassin de moujiks.

Les doigts sont gras comme des vers
Des mots de plomb tombent de ses lèvres.

Sa moustache de cafards nargue
Et la peau de ses bottes luit.

Autour une cohorte de chefs aux cous de poulets
Les sous-hommes zélés dont il joue.

Ils hennissent , miaulent, gémissent
Lui seul tempête et désigne.

Comme des fers à cheval il forge ses décrets,
Qu'il jette à la tête, à l'œil, à l'aine

Chaque mise à mort est une fête
Et vaste est l'appétit de l'Oussète.

Repères : Robert Littel : L'Hirondelle avant l'orage. Roman– Éditions BakerStreet.

Actualités: Lire les mésaventures du romancier et éditeur Jean-Jacques Reboux : comment j'ai fêté l'anniversaire de Sarkozy en garde-à-vue. Toute proportion gardée évidemment. Mais ce n'est pas sans rapport non plus.


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mots clés : Mandelstam Littell Abril Reboux

I.D n° 235 : Un poème par jour

dimanche 31 janvier 2010 [08:57:08]

Calendrier 2010

Douce rumeur
insectes qui parlent bas

dans les parfums qui montent

Aujourd'hui dimanche, Nuages (de Philippe Mathy) ; demain 1er février, ce sera Prière (d'Iwan Gilken). Cette année encore, au fil des jours, le Calendrier de la poésie francophone m'accompagne. On m'objectera qu'il est peut-être un peu tard pour parler de calendrier, vu que le premier mois se termine ; je répondrai que les calendriers qu'édite Shafiq Naz sous l'enseigne de l'Alhambra publishing (et avec le soutien du Printemps des Poètes) sont conçus pour être valablement feuilletés pendant trois ans. Je n'ai en conséquence aucun remord à en rendre compte en cette fin janvier.

L'idée en est simple (en fait, j'en ai déjà parlé dans l'I.D n° 83) : un poème par jour sur toute une année. La réalisation technique en est plus difficile, car il s'agit d'offrir un objet à la fois solide, élégant et maniable : le résultat en est fort satisfaisant, et le lecteur s'offre ainsi une année en 365 poèmes classiques et contemporains. Car le pari est de s'adresser à tous, au curieux comme au lecteur averti, sans perdre de vue le plus vif de la création actuelle.

L'année avait commencé un peu rudement, avec les litanies de Jean-Pierre Bobillot : Poésie c'est ; ouverture tempérée dès le 2 janvier avec Fonction du poète, de Victor Hugo, dont on notera qu'il est le poète le plus représenté dans l'anthologie (trois poèmes), alors que par ailleurs les mieux lotis des 300 poètes présentés en comptent deux.

Ainsi va-t-on en cette année 2010 de Jean-Pierre Bobillot à Voiture au jour de la St Sylvestre (Ordonnance pour un festin), ou, si l'on en tient à l'ordre alphabétique, d'Adam de la Halle à Evelyne Wilwerth (La Petite fille oblique). Et dans le plaisir des concordances entre les poèmes et les dates, on appréciera un fort opportun 16 Avril, de Pierre Maubé, à découvrir à la date promise par le titre du poème.

S'il fallait retenir un texte, parmi ceux que m'a offert ce mois de janvier déjà parcouru, j'avoue avoir un faible (qu'Henri Michaux, Laurent Grisel, Saint-John Perse et Olivier Bourdelier me pardonnent !) pour la Chanson du 26 janvier du fameux Anonyme, auteur qu'on a tendance à sous-estimer :

A Paris sur petit pont
Ton ti taté ton téton
Mon pèr' fait bâtir maison
et ton et ton et ton
T'ont-ils levé la collerette
Ton ti taté ton téton
T'ont-ils levé ton cotillon ?

Et ce n'est que le premier couplet, je vous laisse imaginer la suite.

Repères : Calendrier de la poésie francophone 2010 – Choix de Shafiq Naz . Alhambra publishing.
A noter qu'existe également un Calendrier de la poésie allemande, anglaise, italienne et espagnole.

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mots clés : Naz Hugo Mathy Bobillot Anonyme

I.D n° 234 : Rouge (deux coups de)

jeudi 28 janvier 2010 [08:49:33]

Marques de rouge à lèvres
Sur le mégot abandonné
Au fond du cendrier

Seules traces laissées
Par celle qui m'a précédé
En ce café

Ville
Des solitudes juxtaposées

La présence d'une femme
C'est parfois
Un peu de rouge à lèvres
Sur une feuille de tabac froid.

Plongé comme actuellement je suis dans la thématique Rouge du festival bourguignon Temps de Paroles, je n'allais pas laisser passer ce bon poème. Extrait de Tant perdu, de Patrice Angibaud, chez Gros Textes. Un premier recueil, encore que le nom de ce Nantais me renvoie à Info/Poésie, à Contre-Silence, à La Corde Raide, entre autres revues où Patrice Angibaud a signé chroniques et poèmes. Tant perdu : poésie simple et sensible, la voix y est ténue, parfois se perd, perdant de sa tension, mais l'émotion la ressaisit un peu plus loin pour accompagner le père à l'hôpital, ou se remémorer le 3 Juin 2001, où « Jean Le Mauve est mort/ Dans l'amour des mots/ Qu'il/ Composait.»

Fidélité à Jean Le Mauve, proclamait de son côté Décharge 143, grâce aux contributions de Robert Nédélec et Georges Cathalo).

Très présente dans ce festival Rouge, Luce Guilbaud. Elle saura égrener désormais les noms de bourgs et de villages côte doriens : Pouilly en Auxois, Savigny-le Sec, Genlis, Arnay-le Duc. Et St Marcel-lès-Chalon pour terminer, en Saône-et-Loire. L'auteur de Sanguine (La Renarde rouge éd.); Rouge incertain (Écrits des Forges/le Dé bleu); Territoire du Rouge-gorge (Ficelles) y fut rejointe par son dernier né, Ici, Rouge-gorge, tout frais issu des Éditions de la Renarde rouge. Poésie émue et limpide, à mettre en toutes les mains. (Pour une poésie plus complexe, du même auteur, passer au vert et se reporter à Feuilletée de vert avec retouches, chez Tarabuste (Décharge 144 rend compte de ce livre et donne à lire en sus des inédits de la poète )):

Le rouge-gorge est mon ami
il connait mes portes mes fenêtres
sans y être invité il entre
un bout de ciel entre les pattes
c'est mon cadeau du jour
il pose son rouge sur mes lèvres
et me confie un secret
un avant-goût de souvenir
mais il me gronde en partant
de mal surveiller le chat du voisin.

Repères : Luce Guilbaud est également présente dans l'anthologie : Et si le rouge n'existait pas, que vient de publier Le Temps des cerises. (10 €, en librairie ou chez l'éditeur).
Consulter : l'anthologie rouge sur le site Boudully, qu'anime Alain Boudet.

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mots clés : Angibaud Guilbaud LeMauve Nédélec Cathalo

I.D n°233 : Cinquante et un ruisseaux, un fleuve

samedi 23 janvier 2010 [09:37:29]

Saraswati 003 1

Couverture : L'outre-ciel
Gravure de Simone et Henri Jean

Cliquer sur l'image pour l'obtenir dans son intégralité

Saraswati est, me dit-on, la déesse de la connaissance et de la sagesse, mais aussi de la musique et des arts dans la mythologie hindoue. Ne doutons pas que c'est en toute connaissance de cause que Silvaine Arabo a depuis 2001 choisi de placer sous ce patronage la revue qu'elle a liée à ses Éditions de l'Atlantique, lesquelles acquièrent peu à peu une visibilité méritée : pour ne me reporter qu'au dernier Décharge, (n° 144 – Décembre 2010), deux titres atlantiques y sont signalés : de Jean Dubacq : Les joies testamentaires, et d'Hélène Vidal : Les plis de l'éventail. Au catalogue, des recueils notables de Jean-Pierre Lesieur, Anne-Lise Blanchard et Mathieu Gosztola, et plus récemment : Au gré des regs contondants d'Olivier Verdun et Au crible de la folie, d'Anna Jouy, (on n'a pas oublié Ciseaux à puits, polder 137).

Ces derniers auteurs cités figurent parmi les cinquante-et-un, d'Ancet (Jacques) à Werstinck (Patrick), qui prennent position et croisent leurs opinions à propos de l'Expérience poétique, objet déclaré du n° 10 de Saraswati : copieuse livraison de plus de 200 pages grand format, richement illustrée par les gravures de Simone et Henri Jean, les pastels augmentés d'Alain Simon, les interventions graphiques de Michel-François Lavaur (dont on s'étonne de ne pas trouver le point de vue de poète).

La démarche qui mena à ce fort volume fut assez simple : Silvaine Arabo soumit à ses invités un questionnaire en 16 points, tous plus ou moins cruciaux, qui raisonnablement auraient dû fournir matière à plusieurs numéros. Malgré l'élagage de plusieurs questions « moins essentielles », l'impression générale reste une confuse profusion que vient ordonner le seul classement alphabétique dans la cinquantaine de réponses apportées à chacune des onze questions rescapées; et alors que, me semble-t-il, la fonction d'une revue est de guider le lecteur, il faut bien reconnaître que celui-ci est abandonné à lui-même dans cette caverne d'abondance : on retrouve au final cette impression familière de vide-grenier à laquelle la toile internet nous a habitués, où chacun décide par lui-même de ce qui est important et ce qui ne l'est pas.

Sans doute, pour avoir apporté mon tribut à cette enquête, ne suis-je pas le mieux placé pour à présent fournir un juste commentaire. Néanmoins, et malgré la profusion de réponses dont on aurait plutôt attendu qu'elle apporte une diversité d'éclairages, je suis frappé de la convergence d'une majorité de points de vue, résultat assez contradictoire avec l'idée qu'en général les poètes se font d'eux mêmes, se définissant volontiers comme « des électrons libres », « récusant les codes, [car] la liberté de création doit être totale », « pensant ne pas appartenir à un quelconque courant », ou « ne se sentant liés à aucune mode poétique.»

Toutefois, chaque invité présentant en contre-point une page de poèmes, il est permis de faire le point sur chacun, dont pas mal d'inconnus qui émergent là pour la première fois au sommaire d'une publication d'importance ; on mesure alors l'écart entre une pratique réelle et les illusions qu'un poète nourrit sur son propre compte. D'autant que, comme Silvaine Arabo le souligne avec raison, « chacun a beaucoup donné de lui-même, avec une grande sincérité », si bien qu'il nous est fourni, grâce à ces données livrées telles quelles, une riche matière à réflexion, où au final on apprend moins sur l'expérience poétique que sur les croyances et opinions en 2010 d'un certain nombre d'individus se définissant eux-mêmes comme poètes.

Repères : Silvaine Arabo est une spadipontaine, selon le mot d'Alain Simon pour définir un poète du Pont de l'Epée. Mais elle a aussi publié au Club des poètes, de Jean-Pierre Rosnay (décédé ce 19 décembre 2009), auquel elle a précédemment consacré un numéro spécial.
Saraswati n° 10 - « L'Expérience poétique » - 25€ - B.P 70041 – 17102 – Saintes.
Même adresse pour les Éditions de l'Atlantique.

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mots clés : Arabo Simon Rosnay Jean

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