Dijon 2007 : Colloque du Festival Temps de Paroles
Pierre Autin-Grenier (à gauche) et Franz Bartelt
(extrait d'une chronique en cours d'écriture, à paraître dans Décharge)
Çà se gâte. Pour peu que vous intéressiez à l'actualité, le fait ne vous a certainement pas échappé. Anthelme Bonnard lui-même, si appliqué à nier la réalité, à l'optimiser afin de conserver sa tranquillité d'esprit, a fini contraint et forcé par l'admettre, comme s'il y avait heureusement une limite au-delà de laquelle même les mieux disposés perdent patience : « Je me suis résolu pour ma part à mettre tranquillement au propre l'ensemble de mes notes et observations diverses […] afin de faire remonter au plus tôt un rapport circonstancié aux responsables de l'Organisation. » C'est dire la gravité de l'heure.
Cet Anthelme Bonnard est, pour dire vite les choses, comme « notre agent à la Croix-Rousse ». Les notes, qu'il destine à la mystérieuse Organisation, constituent la matière de C'est tous les jours comme ça, le dernier livre de Pierre Autin-Grenier, aux éditions Finitude. On y relate des évènements tout à fait déconcertants, de couvre-feux, de rafles et de disparitions, qui renvoient à l'Occupation aussi bien qu'à Mai 68, autant qu'à la période actuelle avec ces titis plus ou moins basanés enlevés à la sortie de l'école, ces rues submergées par des montagnes d'immondices.
On reconnaîtra dans cette situation, de l'homme du commun aux prises avec un bouleversement historique qui le dépasse et à l'occasion duquel bon gré mal gré il se révèle, le ressort habituel mais toujours efficace du film français sur la Résistance, où un quidam – disons Bourvil – égoïste et râleur se trouve pris dans un engrenage où sous le coup de l'exaspération il se transforme malgré lui et en trainant des pieds en homme providentiel. « Je ne suis pas un héros », protesterait sans doute alors ce Bonnard, dont on ne s'étonnera pas trop qu'il ressemble, en traits plus accusés, au narrateur tel que nous le connaissions jusqu'ici dans les précédents livres et que l'on confondait volontiers avec l'auteur. Disons qu'il est son clown, ne mettant rien au-dessus de la paix royale qui lui est due, rationalisant sa pusillanimité jusqu'à justifier l'injustifiable : « A notre âge, il est vrai, nous nous accommodons mal des nouvelles contraintes qu'impose l'époque », écrira-t-il, entre autres excuses.
Anthelme n'est certes pas un héros, plutôt un pantouflard ergoteur, au style pompeux, fleuri d'expressions toutes faites et de clichés, soigneusement gonflé d'épithètes superflus et de précisions spécieuses, qui sont assénés au lecteur avec cet impassibilité qui fait le charme des grands humoristes : Autin-Grenier, pince-sans-rire, joue sciemment avec le feu ; mais c'est bien Anthelme Bonnard qui écrit, rédige des rapports qu'il ampoule comme des discours de remise de médailles du travail, et dans lesquels on retrouve également mêlés les plaisirs de l'écrivain lui-même, à user et abuser de locutions populaires : de la saint-glinglin aux calendes grecques, du coquetier qu'on décroche au sale pétrin où l'on se fourre, comme de ces mots élégamment désuets dont il se délecte : rodomontades et claquemurer, tantinet et musarder, billevesées et calembredaines. Toute cette dépense de mots rares et de poudre aux yeux pour rendre compte au final d'un quotidien des plus banals, de la « platitude d'une existence misérable à mourir », où descendre la poubelle devient une expédition aventureuse, où « ce qui est fascinant, je me dis, c'est tout ce qui se passe alentour quand précisément il ne se passe rien (p 32) ». De ce décalage entre le beaucoup et le rien, la solennité du propos et les riens qui occupent Anthelme, nait cet humour qui donne à ces brèves nouvelles tout leur prix, et qui fait que nous suivons de livre à livre depuis lurette Pierre Autin-Grenier.
Repères : Pierre Autin-Grenier : C'est tous les jours comme ça. Finitude éd. 15€