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Les I.D.

de Claude Vercey

I.D n° 281 : On n'a rien sans rire

lundi 6 septembre 2010 [09:14:13]

Bazoches II 012a

 Bazoches, juillet 2010 : Jean-Pierre Georges (à gauche)
en compagnie de Jean-Christophe Belleveaux

Faisons le point : «  Le travail éreinte, le loisir ennuie, l'amour tourmente, la vie tue. ». Bon. Ceci étant établi, que faire - pour qui, comme Jean-Pierre Georges "a tout connu : l'amour, le sport, la poésie, la mer, la montagne, les petits restaurants, les tâches écœurantes, l'ennui accablant, l'infinie tristesse » ? Comment RE-VIVRE ?"

 L'Éphémère dure toujours, titre son dernier ouvrage (aux éditions Tarabuste) manière de répondre à la question existentielle posée ci-dessus. Titre qui irrésistiblement me fait penser à ceux de Pierre Autin-Grenier. Le rapprochement n'est pas si hasardeux, l'un et l'autre partagent le même regard vrillant et désabusé sur le monde et sur eux-mêmes ; mais tandis que Pierre Autin-Grenier fait désormais un détour par la fiction, Jean-Pierre Georges raréfie son propos, même si au final l'un et l'autre s'entendent pour soupirer à l'unisson : « C'est tous les jours comme ça ». En exagérant (bien sûr!) un peu, c'est à Beckett que Jean-Pierre Georges me fait de plus en plus penser, moins dans la manière d'écrire ou par son pessimisme humoreux que par une élégance à ne pas écrire.

Car il n'écrit plus. Du moins l'affirme-t-il avec force. Et si on lui oppose la réelle épaisseur de son livre (130 pages), composés certes d'aphorismes et de notes dont les plus courtes comptent trois mots (voire deux), il lève les yeux au ciel, s'exaspère : ce n'est pas au poète qu'on apprend ce que c'est qu'écrire !

« Je me suis remis à ce bureau que j'avais délaissé depuis trois ans au moins. Certes pas pour écrire, mais pour retrouver la posture, le papier sous la lampe, la complète inanité et les heures de nuit se déposant sans bruit comme la neige ou la poussière. » 

Quel écrivain il aurait pu être, soupirera cependant le lecteur devant cette page unique, prose d'une exceptionnelle longueur (26 lignes !), où il rapporte avec un délectation communicative le passage du Tour de France dans le Berry. « Une courte rémission », s'excuse-t-il. Volontiers on la lui pardonne.

Hypothèse, dont le côté saugrenu ne manquera pas d'amuser l'auteur : n'est-ce pas un fragment d'autobiographie qu'il s'efforce ainsi de pas livrer au lecteur, étant bien entendu qu'il n'y a guère de genre littéraire plus présomptueux et ridicule que l'autobiographie, et que le découragement prendra quiconque songerait à ériger un si dérisoire monument : "Pourquoi ne suis-je pas capable de m'épuiser sur un travail inutile comme tout le monde ?"

Néanmoins, quasi par mégarde, perce la trame d'une vie. Terrible et banale. Terrible parce que banale, tout épisode soigneusement masqué, noyé parmi les considérations et les culbutes du clown triste : ainsi assiste-t-on à la déchéance du père, à l'homologation du divorce de l'auteur, à la naissance de son nouvel amour, (« Aucune naissance ne m'intéresse, sauf peut-être la naissance des seins »), à l'assistanat qu'il apporte à sa mère (« Mon sauveur, dit-elle ... »).

Paradoxe et miracle de ces pages, tellement marquées par cette forme d'amour qu'est le dénigrement, le lecteur n'y suffoque pas, mais en ressort revigoré comme après une douche froide, avec gant de crin. Et je signale, à toute fins utiles, que le rire n'est pas étranger à notre soi disant misanthrope ( il n'est pas impossible, en certaines circonstances, de le croiser devisant au milieu de ses semblables), oui, il rit, Jean-Pierre Georges. Fort, - à gorge déployée. Capable de ça : en douteriez-vous ?

Repères : Jean-Pierre Georges : L'Éphémère dure toujours – Tarabuste éditeur (rue du fort – 36 170 – St Benoit du Sault – 13€ -
Des extraits de ce livre étaient parue dans Décharge n° 138 – Juin 2008.
Et les amoureux d'aphorismes se porteront sur les I.D220 (Alexis Pelletier); 221 ( "Les filiales Lichtenberg)" & 230 (Raphaële Bruyère).

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mots clés : Georges Autin-Grenier

I.D n° 280 : Le mystère Von Neff

mardi 31 août 2010 [08:47:53]

Erich Von Neff, et son nom tellement improbable pour un poète californien né à Manille, mais aussi à cause de ses proses et poèmes, insolites, exotiques, déroutants, souvent jubilatoires, m'a depuis longtemps intrigué. Sa participation au récent Triages, où après les historiques Serge Féray et Claude Ibrahimoff apparaît un troisième traducteur Jean Hautepierre (voir l'I.D précédent : n°279), a ravivé l'attention que je lui porte et le questionnement à son égard. Je précise que je n'ai eu avec lui aucun échange, épistolaire ou autre, ni avec ses traducteurs : je reste un lecteur dubitatif, réagissant à ce qu'il écrit – ou à ce qu'on propose sous son nom –, et à ce qu'on écrit à son sujet.

Erich Von Neff occupe une place atypique dans le paysage de la poésie française, tel qu'il se dessine à travers revues et publications de petits éditeurs. Quelle n'a pas un jour inscrit le nom de ce poète à son sommaire ? Cette impression d'omni- présence, d'autant plus surprenante qu'il s'agit d'un poète traduit - dont on est nullement assuré qu'il ait un début de notoriété dans son propre pays - paraît confirmée par une note bio-bibliographique de la revue Verso, où en décembre 2006, il est estimé qu'il avait alors publié en France « 678 poèmes, 97 histoires courtes, 8 romans et obtenus 14 prix ». Une telle immixtion laisse supposer une connaissance du milieu poétique, que beaucoup d'auteurs français pourraient lui envier ; ou il faut supposer que ses traducteurs déploient en sa faveur une activité inlassable et quasi exclusive. Notons que Verso brouille encore davantage les pistes, en ne créditant plus aucun traducteur pour ses poèmes ou récits. Eric Von Neff tend à devenir un "petit poète" français, duquel il emprunte le parcours littéraire typique.

Pourtant cette production prolifique, l'étrangeté de son statut, la qualité de ces écrits – leur érotisme joyeux met souvent à mal la platitude du quotidien routinier de l'actuelle poésie dominante qu'il côtoie - n'ont nourri en retour que peu de curiosité : à ma connaissance, le poète Erich Von Neff n'a jamais suscité de numéro spécial, et pas plus de dossier ; ni enquête, ni reportage. Nul interview. Il y a bien là comme un mystère.

Décharge a accueilli elle aussi le poète californien, assez tôt - en 1998 ( ses écrits se répandent en France à partir de 1994) -, sous la forme d'un polder (n° 97), au titre assez croquignol : Les réfections de nos corps. Cette première collaboration n'eut pas de suite, bizarrement. Ces Réfections fut donc longtemps le seul texte traduit de la collection, où l'a rejoint récemment celui du Palestinien Anas Alaili ( Avec une petite différencepolder 142 – mai 2009 ).

La fin de cette chronique, avec l'I.D suivant : n° 280 bis.

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mots clés : VonNeff Féray Alaili

I.D n° 280 bis : Le mystère Von Neff

mardi 31 août 2010 [08:32:13]

Triages

Lire le début de cet I.D

Cliquer sur l'image pour en obtenir l'intégralité
et trouver le point commun entre un polder 1998 et Triages 2010

En y repensant

On fut un peu surpris
Lorsque les demoiselles nues
Sortirent du Louvre en rebondissant
Sur des bâtons sauteurs
Était-ce une performance artistique
Ou un manifeste politique
Du genre café bourgeois?
Il est certain
Qu'on prenait hautement conscience
Des hémisphères sautillants
On découvrait une vision du monde, une Weltanschauung
Jusqu'ici inconnue
Les spéculations allaient bon train
Était-ce une performance artistique
Ou un manifeste politique?
Un tel phénomène pouvait-il influer sur les ondes cervicales ?

Erich Von Neff
(Extrait de : Les réfections de nos corpsPolder 97)

A l'occasion de ce polder, son traducteur d'alors, Serge Féray, qui lui ouvrit ses Cahiers de nuit pour pas moins de 5 ouvrages, livrait les renseignements les plus complets qu'on puisse trouver sur ce mystérieux auteur, lesquels, sempiter- nellement repris, lui confèrent les traits immuables d'un personnage de fiction :

Né en 1939. « Peu avant la seconde guerre mondiale, sa famille vient des Philippines s'installer aux États-Unis. Erich Viktor Von Neff sert dans les Marines, puis travaille comme inspecteur de terrains, brasseur, postier, jardinier pour la ville de San Francisco, docker enfin sur les quais de cette ville où il réside aujourd'hui. »
Études universitaires de philosophie à San Francisco et Dundee. « Également coureur cycliste, il a côtoyé les grands pistards des années soixante.»

Il serait temps, à mon sens, de faire le point sur Erich Von Neff ; par exemple, qu'une anthologie rende justice à ce compagnon lointain, insaisissable et si proche à la fois, ne me semblerait pas déplacé.

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mots clés : Féray VonNeff

I.D n° 279 : La gare de triage de St Benoît du Sault

mercredi 25 août 2010 [10:17:30]

Entre les mains ( enfin), le dernier opus de Triages : fort attirant volume de 200 pages, d'une présentation élégante et sobre, à l'égal des autres ouvrages tirés sur les presses du maitre imprimeur – et aussi poète quelquefois (très peu) – de Saint-Benoît du Sault : Djamel Meskache.

(A Bazoches, - ne cachons rien -, lors des récentes rencontres de juillet, j'avais eu une forte envie de l'acquérir, cette revue à parution aléatoire mais néanmoins annuelle. Et j'y avais renoncé : 23€ ! Trop coûteuse (pour moi, soit!). Étonnant parti-pris, à mes yeux, que de proposer une revue à un prix supérieur à celui des livres. D'autant que, comme je le remarquerai à la suite, celle-ci ne joue pas la facilité : les auteurs-phares des éditions Tarabuste, dont elle est issue, y sont peu mis en avant : à l'évidence, elle entend intéresser le lecteur à des noms nouveaux ou à découvrir (ce qui est tout à son honneur). Cette politique éditoriale était-elle bien cohérente ? )

Si je rends compte aujourd'hui de cette livraison 2010 (opus 22), c'est que me l'a confiée Colette Andriot, poète amie et polder (Carnet de notes – n° 112), dont sont publiés des extraits du journal de l'année 2005 en son Cheminement/ sentier / traces :
un fil
une méditation
une écriture sur le temps
sur mon histoire ordinaire
au fil des saisons celles qui chaque
     année
fixent les mêmes rendez-vous
dans les mêmes lieux
presque le même quotidien.

(Ce faisant je mets fin à une anomalie, - ou ce qui pourrait passer pour telle : que jusqu'alors jamais Triages n'ait été référencée dans Décharge. Guère plus d'ailleurs dans les revues amies et concurrentes. On supputera en conséquence, et sans doute à bon droit, que le service de presse en est réduit, ou peut-être nul. Autre conséquence, possiblement, d'un choix éditorial, assez contradictoire quand on y songe avec le souci de faire connaître des auteurs.)

Triages mise peu, je l'ai dit, sur la réputation des auteurs Tarabuste. Une apparente exception nonobstant, avec le texte d'ouverture présentant Michel Nicoletti, mort accidentellement en 1981, qui fut le protégé de Pierre Albert-Birot , et dont Poèmes 1 et Poèmes 2 figurent au catalogue des éditions. Mais ce texte inaugural sonne davantage comme un hommage à Arlette Albert-Birot, "fée directrice du Marché de la poésie St Sulpice" (Alain Kewès sur notre site), décédée ce 2 Juillet 2010.

De l'important ensemble de création, je retiendrai quant à moi les noms de Michèle Dujardin (« Migraine ») et Christiane Lévêque, dont le désespoir « prend la couleur du rire » ; et y ressurgit le toujours détonant et énigmatique Erich Von Neff ( ici traduit par Jean Hautepierre), qui en quatre poèmes tirés de Dans l'année du rat règle la question du rapport du poétique avec la narration, sujet sur lequel, à l'invite d'Alexis Pelletier, s'escriment doctement par ailleurs Antoine Emaz, Dominique Grandmont, James Sacré, entre autres pointures. Avant que la revue ne se close, comme il convient, par des chroniques diverses, dont une culinaire.

Revue au sommaire copieux et diversifié. Qui peut décevoir si l'on ne la replace dans le dispositif Tarabuste : d'un mot, elle rend compte d'une activité essentielle et peu souvent mise en évidence, celle du comité de lecture : Triages. En conséquence de quoi sont distribués encouragements et lots de consolation, modérées les déceptions et les impatiences, tenue à jour une pépinière de poètes futurs.

Repères : Éditions Tarabuste – rue du fort – 36 170 – Saint-Benoît du Sault.

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mots clés : Meskache Andriot Sacré Emaz Dujardin Albert-Birot Lévêque Nicoletti VonNeff Pelletier Grandmont

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