Bazoches, juillet 2010 : Jean-Pierre Georges (à gauche)
en compagnie de Jean-Christophe Belleveaux
Faisons le point : « Le travail éreinte, le loisir ennuie, l'amour tourmente, la vie tue. ». Bon. Ceci étant établi, que faire - pour qui, comme Jean-Pierre Georges "a tout connu : l'amour, le sport, la poésie, la mer, la montagne, les petits restaurants, les tâches écœurantes, l'ennui accablant, l'infinie tristesse » ? Comment RE-VIVRE ?"
L'Éphémère dure toujours, titre son dernier ouvrage (aux éditions Tarabuste) manière de répondre à la question existentielle posée ci-dessus. Titre qui irrésistiblement me fait penser à ceux de Pierre Autin-Grenier. Le rapprochement n'est pas si hasardeux, l'un et l'autre partagent le même regard vrillant et désabusé sur le monde et sur eux-mêmes ; mais tandis que Pierre Autin-Grenier fait désormais un détour par la fiction, Jean-Pierre Georges raréfie son propos, même si au final l'un et l'autre s'entendent pour soupirer à l'unisson : « C'est tous les jours comme ça ». En exagérant (bien sûr!) un peu, c'est à Beckett que Jean-Pierre Georges me fait de plus en plus penser, moins dans la manière d'écrire ou par son pessimisme humoreux que par une élégance à ne pas écrire.
Car il n'écrit plus. Du moins l'affirme-t-il avec force. Et si on lui oppose la réelle épaisseur de son livre (130 pages), composés certes d'aphorismes et de notes dont les plus courtes comptent trois mots (voire deux), il lève les yeux au ciel, s'exaspère : ce n'est pas au poète qu'on apprend ce que c'est qu'écrire !
« Je me suis remis à ce bureau que j'avais délaissé depuis trois ans au moins. Certes pas pour écrire, mais pour retrouver la posture, le papier sous la lampe, la complète inanité et les heures de nuit se déposant sans bruit comme la neige ou la poussière. »
Quel écrivain il aurait pu être, soupirera cependant le lecteur devant cette page unique, prose d'une exceptionnelle longueur (26 lignes !), où il rapporte avec un délectation communicative le passage du Tour de France dans le Berry. « Une courte rémission », s'excuse-t-il. Volontiers on la lui pardonne.
Hypothèse, dont le côté saugrenu ne manquera pas d'amuser l'auteur : n'est-ce pas un fragment d'autobiographie qu'il s'efforce ainsi de pas livrer au lecteur, étant bien entendu qu'il n'y a guère de genre littéraire plus présomptueux et ridicule que l'autobiographie, et que le découragement prendra quiconque songerait à ériger un si dérisoire monument : "Pourquoi ne suis-je pas capable de m'épuiser sur un travail inutile comme tout le monde ?"
Néanmoins, quasi par mégarde, perce la trame d'une vie. Terrible et banale. Terrible parce que banale, tout épisode soigneusement masqué, noyé parmi les considérations et les culbutes du clown triste : ainsi assiste-t-on à la déchéance du père, à l'homologation du divorce de l'auteur, à la naissance de son nouvel amour, (« Aucune naissance ne m'intéresse, sauf peut-être la naissance des seins »), à l'assistanat qu'il apporte à sa mère (« Mon sauveur, dit-elle ... »).
Paradoxe et miracle de ces pages, tellement marquées par cette forme d'amour qu'est le dénigrement, le lecteur n'y suffoque pas, mais en ressort revigoré comme après une douche froide, avec gant de crin. Et je signale, à toute fins utiles, que le rire n'est pas étranger à notre soi disant misanthrope ( il n'est pas impossible, en certaines circonstances, de le croiser devisant au milieu de ses semblables), oui, il rit, Jean-Pierre Georges. Fort, - à gorge déployée. Capable de ça : en douteriez-vous ?
Repères : Jean-Pierre Georges : L'Éphémère dure toujours – Tarabuste éditeur (rue du fort – 36 170 – St Benoit du Sault – 13€ -
Des extraits de ce livre étaient parue dans Décharge n° 138 – Juin 2008.
Et les amoureux d'aphorismes se porteront sur les I.D n° 220 (Alexis Pelletier); 221 ( "Les filiales Lichtenberg)" & 230 (Raphaële Bruyère).