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Les I.D.

de Claude Vercey


I.D n° 130 : Remuer la douleur

jeudi 24 juillet 2008 [13:38:52]

Jusqu al ame002

Vient de paraître : Jusqu’à l’âme, de Jacques Morin, aux Ed. Gros Textes.
Couverture : Gérard Cendrey

 

Je ne connais pas Jacques Morin : constat, qui s’imposa en ces termes lorsque se referma Jusqu’à l’âme. Et tout aussitôt il me fallut résister à la tentation de normaliser cette dictée, me refuser de la traduire, en une neutralité de meilleur aloi, en : « on ne connaît pas ... », comme si, pour rester digne de cet ouvrage que marque une sincérité au couteau, lame nue, il me fallait moi aussi éprouver, si petitement que ce soit, l’inconfort et l’indécence de l’aveu.

Je ne connais toujours pas Jacques Morin.

Une fleur noire à la boutonnière, paru précédemment au Dé bleu, m’impressionna. Cette anthologie, qui à mes yeux compte parmi les livres de l’année 2007, dont je n’ai cependant pas parlé pour la raison, je le rappelle, qu’à la demande de Christian Degoutte son maître d’œuvre, j’avais prêté la main, raconte comme une histoire. Une trop belle histoire, dois-je juger après coup, avec sa trajectoire exemplaire : une sorte de roman d’apprentissage, assez édifiant somme toute, que Jusqu’à l’âme vient de ruiner d’un coup. Cette fiction, bâtie cependant sur la chronologie des œuvres, était celle d’une mise au monde : des premiers cris d’un éclopé, à qui « il manque toujours / un bras un pied /un œil pour être complet », et réclamant d’être établi dans la plénitude de son existence, jusqu’à l’accomplissement : la sérénité des Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre , que j’hésitai un temps à introduire dans l’anthologie, pensant plutôt qu’ils ouvraient chez Jacques Morin une période de création nouvelle.

Cette vue de l’esprit, dont j’ignore si elle était partagée par l’auteur, s’est écroulée, château de cartes, avec la mort de la mère. Evènement brutal, inéluctable, prévisible, qui jette à bas l’équilibre ou sa fragile illusion, ne laissant à l’orphelin définitif pour se raccrocher que la vieille compagne, « l’écriture émotion », celle des débuts « huile noire/ de fond de boîte ». « Le noir est une certaine façon de penser », lisait-on dans une Fleur noire... ». « Ecrire, c’est remuer la douleur », écrit-il à présent, et Jacques Morin de pointer, impitoyable, les deux pôles de notre néant : « Accouchement et agonie ». Car la force de cette encre humorale, en dépit qu’elle paraisse écrire dans un douloureux relâché, est qu’elle est capable de distance avec elle-même, de se définir, ce qui restreint sérieusement l’espace du commentateur, condamné, pour peu qu’il n’y prenne garde, à la paraphrase ou à la citation.

L’histoire, celle commencée dans une Fleur noire, pourrait à présent être prolongée ainsi : comment le poète, quasi fantôme parmi les hommes dans ces premiers pas, a réussi à se réaliser juste pour s’apercevoir combien la réalité à laquelle il attachait tant de prix, est à présent comme mitée par les fantômes, terme qui peuple le poème comme les fantômes eux-mêmes désormais illuminent la mémoire :

.../...

 

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mots clés : Morin Degoutte Leiris

Remuer la douleur (suite)

jeudi 24 juillet 2008 [11:07:00]

Une meute sage de fantômes
surveille nos restants de vie

Jusqu’à l’âme, on n’y entre pas pour chercher une quelconque consolation. L’espoir s’y enterre nu, sans forfanterie, ni couronne : il s’agit, les yeux ouverts, d’affronter un moment de vérité de notre existence aux deux seuils. C’est sans doute rappeler là une fonction de la poésie, ou de la littérature, selon Michel Leiris par exemple. Et en une impitoyable logique le recueil se ferme sur la vision d’un « cimetière sous le neige », linceul commun. N’entendriez-vous pas alors, dans le silence qui suit, rire les morts ? Ultime élégance de cette poésie :

Incidemment tu cherches
sur le calendrier
le jour de ton décès

 

Références : Jacques Morin : Jusqu’à l’âme – Ed. Gros Textes – 7 €, port compris, à l’ordre de l’éditeur, Fontfourane - 05 380 Châteauroux les Alpes.
Autres ouvrages cités de l’auteur : Une fleur noire à la boutonnière. Coll. Le Dé Bleu. Idée Bleue, 85310 - Chaillé sous les Ormeaux : 13, 50€  http://www.aspoesie.fr/idee-bleue/
Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre. Ed Carnet du Dessert de Lune.
http://www.dessertdelune.be/

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mots clés : Morin Degoutte Leiris

I.D n° 129 : [...]

vendredi 11 juillet 2008 [10:17:32]

Marche015

Juin 2008 : Ariane Dreyfus (à gauche) et Luce Guilbaud sur le Marché de la poésie de Paris
(Pour obtenir l'image en son intégralité, cliquer dessus)

Les semaines qui s’ouvrent seront peu propices aux mouvements des I.D. Vous-mêmes, à n’en pas douter, - ne niez pas, c’est quoi ce sac dans votre dos ? Et ce canard gonflable autour de votre ventre ? - serez requis par d’autres Itinéraires de Délestage, plus prosaïques. Les plus accrocs en profiteront, c’est vrai, pour se réunir sous le Cheyne du Chambon sur Lignon, ou mener leur cure de poésie au soleil de Lodève : bonne route à tous, et de belles rencontres à chacun! En conséquence de quoi, ces présentes chroniques, pour un temps d’ailleurs non encore déterminé, sont suspendues. Mais qui sait si, d’ici fin août, la rentrée comme on garde l’habitude de dire, de loin en loin, paresseusement, par plaisir (ou par nécessité? Ne jurons de rien ?) une bulle, un I .D, ne remontera pas à la surface... !

Il me plaît de fermer cette deuxième saison (une légère solennité dans le discours, à cet instant, ne messied point) sur l’image de deux de nos collaboratrices : l’une et l’autre ont œuvré à Décharge 138, dernier en date à ce jour (cette rupture d’été, je ne sais pas pourquoi, entraîne à s’exprimer avec prudence), qui fut reçu avec une faveur qui n’a guère de précédents dans l’histoire de la revue. L’occasion, du coup, de battre en brèche cette idée, qui eut son heure de vérité, mais qui aujourd’hui a vécu : celle d’une publication tenue à bout de bras par un seul. Non que je veuille amoindrir les exploits haltérophiliques du poète sportif en Puisaye, notre Jacques tenant à bout de bras sa décharge, mais parce que son mérite aujourd’hui est autre que celui qu’on reconnaîtrait à un Bernard Palissy de la poésie : il est d’avoir su réunir une équipe, de la dynamiser tout en canalisant ses énergies, d’en tirer le meilleur. La création, on trouvera dans peu d’autres occasions de le rappeler, est collective.

Pourquoi tu t’énerves ? Tout ça, parce qu’avant de sortir, tu tiens à donner ce coup de chapeau aux collaborateurs occasionnels, grâce auxquels la revue se fait ? Et plutôt que de faire la gaffe d’oublier Machin si je commençais à les énumérer, je préfère les saluer tous à travers deux figures représentatives. Ariane Dreyfus, dans Décharge 136, répondant à Bruno Berchoud, - autre contributeur émérite, ses dossiers sont appréciés - se référait aux travaux, que je méconnaissais, de deux poètes amis. Désormais l’ignorance n’est plus permise, puisque dans le récent Décharge, Ariane nous entraîne dans l’œuvre singulière de Stéphane Bouquet, auquel succèdera, dans notre prochaine parution, Eric Sautou.

Luce Guilbaud nous accompagne de plus longue date. Dans le numéro précédent, elle revenait, à l’occasion des œuvres complètes réunies chez Denoël, sur Georges Henein, admirable poète, à la postérité duquel elle oeuvra, même si elle ne s’attarde pas à le rappeler. Et dans le 133, elle avait salué le Grand Pirate, Jean Marcourel, qui venait de baisser pavillon. Par ailleurs, elle a établi la liaison entre la poète et traductrice Cristina de Melo et l’Association « la Voix des Mots » : trois poètes portugais ont été à la suite présentés à Dijon, en mars 2007. Décharge 138 a bénéficié grâce à Luce des retombées de cette rencontre ; mieux, aux trois invités : Maria Andresen, Nuno Judice et Fernando Pinto do Amaral, s’est ajoutée Maria Grabriela Llansol, récemment décédée, dont les poèmes ont déclenché l’enthousiasme de quelques-uns, dont Florence Trocmé sur Poezibao ( 7 Juillet 2008)

Allez ! (...) Et, je vous attends, promis, de l’autre côté de ce pont suspendu.

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mots clés : Llansol Judice Dreyfus Guilbaud Berchoud

I.D n° 128 : Fragments de la vie d’un homme

mardi 8 juillet 2008 [10:42:05]

La rencontre Jegou / Pérémarti, autour de l’ouvrage dédié à Claude Pélieu, l’ami commun, n’a pas eu lieu (voir l’I.D précédent). L’explication en est simple, banale : « Thierry Pérémarti était sur la liste des invités à participer au bouquin, mais la lettre que je lui avais adressée m'est revenue, comme celle de Patti Smith. Ces deux adresses fournies par Mary Beach n'étaient plus valables et je ne suis pas parvenu à obtenir les nouvelles. Dommage ! » (Alain Jegou - mail). Regrettable en effet : Pérémarti possède « des archives Pélieu conséquentes. Collages, peintures, certainement des écrits inédits et (...) une correspondance fournie.» M’appuyant sur sa chronique de mars 2003, parue au lendemain de la disparition de Pélieu, sous le titre : Claude Pélieu, le soleil brillera sans toi, j’imagine ce qu’aurait pu être sa contribution :

« [...] - Paris, l’académie Montmartre que Claude Pélieu fréquente comme Gainsbourg, les cours de Fernand Léger, ceux de Sigismond Kolos-Vary, d’Abidine ; partage une piaule avec un certain Jean Tenembaum bientôt Jean Ferrat (qui lui raccrochera au nez en 68 par ces mots : "Tu as choisi l’Amérique") ; connaît Duras, Jean Paul Belmondo ; devient clochard, chaussettes incrustées sous la plante des pieds, on l’opère; héroïmane, dévalise maladroitement une pharmacie ; prison, ou plutôt l’Algérie où l’envoie par protection son père, ancien officier garde du corps de De Gaulle à Londres, qui a su tirer quelques ficelles – Bérets verts, le REP (les paras étrangers) Olivier Todd, le lieutenant Le Pen, le jeune sous-lieutenant Chirac ; atrocités, pillages, deux viols dont il est témoin ; trois ans de guerre (« Une retraite de 22 $ par mois, moins qu’un Taliban », m’écrira-t-il l’an dernier ). Puis à vingt-six ans, marié à Tina, gamine de seize ans, séparation dix mois plus tard ; entre-temps, il s’est fait prêter une machine à écrire par une jeune et jolie veuve, une certaine Mary Beach, cousine de Sylvia Beach, l’éditrice de James Joyce .

- Prévert, Eluard, Breton, Soupault, Cendrars, Céline chez qui il débarque sur un coup de tête, il les rencontre tous ; San Francisco 1963, il écume le jazz : Roland Kirk, Thelonious Monk, Art Blakey , Ornette Coleman ; il les embrasse ; multiples virées dans le ghetto noir avec Max Roach et Charles Mingus ; Mary, elle, conserve dans son corsage l’argent gagné par quelque prostituée, travaillant pour ce terrible Mingus ; Burroughs, Ferlinghetti, Kaufman, Sanders, autant d’histoires, autant de souvenirs. De poèmes.

New York, 1970. On les trouve à l’hôtel Chelsea ; Mary accompagnant Janis Joplin faire des courses en taxi ; Jimi Hendrix est de la bande du Quichote. Tout ce monde se côtoie. Andy Warhol, la Factory. Tout ce monde de Pélieu, fracassé, amalgamé, cut up...

Toute une mine de « détails de parcours » auxquels finalement il attache peu d’importance. Car lui ne se prend pas au sérieux, n’a que foutre du statut de poète, d’abord il ne sait pas, n’a jamais su jouer au poète. Chez lui, point de minauderies, de poses. Il ne sait qu’être lui-même dans ses limitations, ses excès. « Il faut qu’on me tienne par la main pour traverser la rue. » m’avouera-t-il pour souligner son inadéquation au monde. Un jour, convoqué par son banquier qui lui reproche d’être systématiquement à découvert, Pélieu, avec toute la bonne foi du monde, sort illico son chéquier « Qu’à cela ne tienne, je vous fais un chèque sur le champ » [...] »

Thierry Pérémarti - Extrait de Décharge 117.

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mots clés : Pélieu Pérémarti Jegou

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