Bissy-sur-Fley : le château de Pontus de Thiard
On me connut vite pour qui je n’étais pas, tel fut le thème décliné du 15 janvier au 15 février 2009 par la 13ème édition du Festival Temps de Paroles. Où on évoqua à bon droit Alvaro de Campos et Fernando Pessoa, mais point Louise Labé, à laquelle pourtant la phrase, issue de Bureau de tabac, aurait pu s’appliquer, pour peu qu’on se rallie aux conclusions du livre iconoclaste de Mireille Huchon, paru il y a deux ans, et qui fait de Louise Labé une créature de papier, et des œuvres signés de son nom l’une des plus belles mystifications de l’histoire littéraire française. Maurice Scève (un récidiviste, est-il rappelé : on lui doit aussi « la découverte » du tombeau de la Laure de Pétrarque en Avignon) l’aurait orchestrée, et y auraient contribués nombre de poètes, de ceux que Pontus de Thiard réunissait dans son château de Bissy-sur-Fley. La revue Critique, en son numéro d’octobre 2008 : « la France littéraire, légendes et histoires », fait le point sur l’affaire en publiant deux comptes rendus aux titres suggestifs : Louis Labé, invention lyonnaise et polémique internationale, et les Mystères de Louise Labé, et aux conclusions divergentes.
Faut-il décrocher Louise de la galerie des ancêtres, l’envoyer rejoindre la Religieuse portugaise dans les réserves de la mémoire? Pour tempérer les émois, rappelons qu’il ne s’agit pas d’une affaire de dopage entraînant le déclassement d’un champion pris, en dépit de son plein gré, en flagrant délit de tricherie : il n’y aura pas à expurger nos histoires de la poésie d’une œuvre indigne, seulement peut-être à la présenter autrement : on y perd sans doute une héroïne, on conservera les poèmes, qui comme tant d’autres ont été aussi écrits à travers les siècles par ses lectrices et ses lecteurs : comme « le dernier poème » de Robert Desnos, les œuvres de Louise Labé leur appartiennent.
Pour les arguments échangés, je renvoie au livre et aux articles qu’il suscita dans la presse nationale (voir le site SIEFAR) ; je ne cacherai pas qu’il me paraît vraisemblable que la Belle Cordière n’ait pas écrit les poèmes de Louise Labé, mais je reconnais qu’on pourrait m’accuser d’être de parti-pris : l’idée qu’aient si bien réussi ce qu’on désigne comme une imposture ( mot qui me semble tout à fait inapproprié, où l’on sent par trop peser la réprobation sur une pratique que j’estime des plus justifiées) et qui plus est, une œuvre collective, me réjouit trop pour que l’on retienne mon sentiment.
Tout de même, rappelons que le sérieux artistique ne coïncide pas avec l’esprit de sérieux, comme il est généralement entendu (et il n’y a sans doute pas de hasard que Mireille Huchon soit d’abord spécialiste de Rabelais) : une œuvre de dérision, ou comique, est à prendre au sérieux tout autant que je ne sais quel drame social qui tire les larmes ; la fiction autant le faux-semblant réaliste ; et si les œuvres de Louise Labé sont désormais à placer au côté de celles d’Adoré Floupette ou du comte de Lautréamont, du Capitaine Cap ou d’Alvaro de Campos, pour en revenir au grand écart du début d’article, il n’est pas sûr qu’on perde au change. L’erreur serait de faire du cercle de Bussy une bande de farceurs, - pas plus que les surréalistes menant leurs expériences collectives, par exemple : il s’agira désormais, à mon sens, de prendre en considération un projet artistique original, précurseur et troublant, comme tout projet artistique se doit l’être, et qui fut mené avec un peu contestable brio.
Et je dédie ces réflexions à Evelyne Salope Nourtier et à Hozan Kebo autant qu’à l’éditeur, la main sous le manteau, de Falsovero.
Références : Mireille Huchon : "Louise Labé, une créature de papier" – Droz - 2006