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Les I.D.

de Claude Vercey


I.D n° 134 : Quai de la Hutte, - Losne

mercredi 3 septembre 2008 [09:11:19]

TBouchard 1

L’annonce de la mort de Thierry Bouchard ne m’est parvenu que récemment : les obsèques se sont déroulées le 14 août 2008 dans ce village de Losne (Côte d’Or), plus lié au monde de la batelerie qu’aux traditions typographiques. Il vécut et travailla au bord de la Saône, dans la maison familiale sise Quai de la Hutte, où par deux fois j’allai le rencontrer. Je n’étais pas de ses proches, mais il représentait une incontestable référence dans le monde des lettres et de la poésie en Bourgogne, et m’intriguait par les voies qu’il s’était choisies de servir la poésie, si différentes de la mienne.

En 1986, il était l’objet d’un reportage photographique de Jean Claude Couval, en vue d’une exposition que diffusa l’association Impulsions : ce fut l’une de mes premières initiatives. Autant dire que demeurent aujourd’hui une série de photos peu diffusées, qui mériteraient de revoir le jour. Jean Claude Couval cherchera par la suite à tirer de ce personnage un portrait plus intime, ou plus exactement à approcher Jean Baptiste Lysland, pseudonyme sous lequel Thierry Bouchard menait, sur le mode confidentiel, son œuvre de poète. Le résultat, singulier mais conforme à une personnalité qui cultivait le secret, fera la couverture du catalogue de l’exposition Ecrivains en Bourgogne, organisée à partir de 1998 par Abidoc.

Une seconde fois, je rencontrai Thierry Bouchard dans son atelier, pour un entretien qui sera publié dans le n° 2 du magazine Bourgogne côté livre, et dont on trouvera ci-après des extraits. Pour un rappel plus complet du catalogue de l’imprimeur-éditeur, on se reportera au bel article d’Alain Paire, reproduit en particulier sur le site Poezibao. On y apprend que « le plus magique et le plus prestigieux des musées d’imprimerie européen, le Musée Gutenberg de Mayence », a programmé pour 2009 une rétrospective du travail de l’artisan typographe bourguignon disparu.

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mots clés : Bouchard Couval Lysland Paire

Quai de la Hutte, - Losne (suite)

mercredi 3 septembre 2008 [09:06:44]

Thierry Bouchard : « Ce qu’on oublie, c’est que pour moi comme pour beaucoup de ceux qui ont commencé dans les années 70, c’était l’époque où le plomb en tant qu’industrie s’est écroulé. C’était un matériel pas cher, tout d’un coup accessible, qu’on récupérait pour rien ou presque dans les ferrailles, les liquidations d’imprimerie. C’était un moyen simple pour multiplier les poèmes, ou tout autre chose. on s’est aperçu après coup que le plomb, c’est plus que des machines qui ne produisent pas très vite et qui ne sont pas concurrentielles : c’est quelque chose qui touche à un art incroyablement ancien et profond, c’est une technique avec des traditions séculaires et un passé incroyable. On a été obligé de le redécouvrir après coup et c’est tant mieux.
 
Aujourd’hui [soit, fin août 95], je me sens plus imprimeur – ou typographe – qu’éditeur... Parmi les bonnes raisons de rester en Bourgogne : la possibilité d’avoir un grand atelier que j’ai pu aménager pour recevoir les machines. Et puis l’imprimerie Darantière, longtemps le plus grand centre en France pour la typographie, l’imprimerie d’art : à 30 km de Dijon, c’était une chance pour moi : j’ai appris là sérieusement tout ce que j’ai eu à apprendre et j’ai récupéré pas mal de matériel au moment où ils ont arrêté le plomb. J’ajoute, parmi ces raisons, la proximité de la Suisse, où existe une forte tradition de typographie et où paradoxalement la fonderie a disparu. Les dernier fondeurs ont arrêté il y a deux ans je crois. On vient chez moi faire de la composition – parfois uniquement la composition, les pages partent sous forme de plomb – et sont imprimées en Suisse. Pour eux comme pour moi, ce voisinage est commode.
 
Je voudrais insister sur un point : ce métier n’est pas passéiste, il repose sur une tradition, c’est certain, mais ces pratiques ne sont pas révolues, au contraire. Par exemple, les caractères de logiciels de traitement de texte sont conçus par des typographes. (...) Et ce n’est pas malgré l’apparence un métier de solitaire : papetiers, taille-douciers, relieurs, lithographes, imprimeurs, forment une chaîne où chaque élément est solidaire.
 
Actuellement, je publie des livres de bibliophilie, bien que ce mot ne me plaise guère, disons : des livres d’artiste pour lesquels l’emploi de la typographie, outre le plaisir de la pratiquer, se justifie vu le nombre restreint d’exemplaires, les papiers employés, l’accompagnement de gravures.»
 
Extraits des propos recueillis par Claude Vercey et Marie Berne, et publiés dans Bourgogne Côté Livre n° 2 sous le titre « Thierry Bouchard aujourd’hui : plus typographe qu’éditeur » en septembre 95.

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mots clés : Bouchard

I.D n°133 : Le mois d'août fut meurtrier

samedi 30 août 2008 [10:41:05]

Meurtrier, oui, ce mois d’été : après Jacques Izoard ( I.D n° 131), Mahmoud Darwich puis Thierry Bouchard nous ont quittés. Dans les prochains Itinéraires de Délestage, je reviendrai sur l’éditeur et typographe Thierry Bouchard, que j’ai connu. Ci-dessous, un Hommage à Mahmoud Darwich, que nous adresse Isabelle Jullian, jeune poète dont le nom commence à apparaître dans nos publications, - "Choix de Décharge" dans la revue n° 138 (juin 2008), en particulier.

Pour un poète

Ultime marche
sur des murs de braises.
Voix qui s'éprennent
des lueurs d'un samedi
rouge.
Voix qui font écho
aux balles sur un mur
rouge.

Phare dans une nuit
sans fin.
Hibiscus dans les cheveux
des belles.
Hommage aux belles
aux yeux de gazelles
blondes.
Mots qui hurlent
avec les loups
dans le désert de Galilée.
Mots qui arrachent la terre
au néant du dernier souffle.
Terre qui t'accueille
avec l'envol de la colombe
et la douceur d'une nuit
d'été.
Hommage au poète
qu'une femme a aimé
jusqu'à la mort.
Hommage au poète
qui défie la pesanteur
des nuages
dans un ciel plombé
de mensonges
et, telle une vague,
nous emporte avec lui
sur une mer de silence
bleu.

Isabelle Jullian

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mots clés : Darwich Izoard Bouchard Jullian

I.D n°132 : Bien le bonjour de Savigny-sur-Orge

jeudi 14 août 2008 [11:30:32]

Cartespostales

De notre courrier du mois d’août, extrayons la carte postale que nous a adressée Monsieur Jean L’Anselme, poète :

Depuis quelques années, je passe régulièrement mes vacances à Savigny s/Orge, mon lieu de résidence habituel. D’où cette carte postale particulière, que je destine à quelques amis, d’un endroit moins connu que Deauville et Saint-Tropez.
Savigny, je le connais par cœur puisqu’il y a près de 60 ans, j’y ai épousé ma femme qui était du pays et qui ne voulait pas aller ailleurs. Etre là est devenu une habitude.

Savigny est une charmante commune où il n’y a pas la mer, mais de la montagne peut-être car il existe une Rue de la Montagne pavée reliant le bas au haut du pays où figure encore une plaque indiquant l’endroit d’un relais des Postes où l’on faisait appel à un cheval de renfort pour monter la côte.
Cette dénivellation fut la cause de fréquentes inondations. La plus grave se situe quelques temps après mon mariage, où l’aqueduc qui achemine l’eau de source de la Vanne à la capitale, creva envahissant la vallée à un niveau tel qu’on dut évacuer l’une de nos connaissances par le vasistas des waters au forceps car elle était plus grosse que l’ouverture.
Quand je l’ai connu, Savigny était une petite bourgade pleine de champs, d’arbres, d’oiseaux. Il y avait même une laiterie avec du lait et des vaches. Plus des terrains vagues. Un jour, dans un de ces terrains vagues non éclairés, on a trouvé des morceaux d’homme découpé au couteau. C’était sa femme qui en avait marre et qui en avait fait des biftecks qu’elle distribua aussi dans des wagons de marchandises en les jetant d’un pont. Malheur à elle ! on avait constaté à l’arrivée de ces wagons dispersés, qu’ils passaient tous sous le même pont. Ce fut un procès célèbre. Sarraute (sic) en a tiré un livre.

Si j’habite à Savigny rue des Félibres où je passe actuellement mes vacances, ce n’est pas pour jouer au félibre même s’il en eut un qui s’appelait Anselme mais parce qu’il y avait en cet endroit un terrain avec quelques arbres. Le lotissement s’appelait joliment La sente aux perdrix. Mais les perdrix étaient allées pondre ailleurs et la sente avait fait son chemin. Il n’en restait que le parfum.
« Pourquoi habitez-vous rue des Félibres », me dit un jour Raymond Queneau qui avait de la famille dans le quartier et qu’on a enterré – Loin de Rueil – près de chez moi. « Je connais bien le coin et n’en ai jamais vus » Je lui ai expliqué que c’était ainsi parce qu’on était à côté de la rue de Provence, de la rue Mireille, de la rue Mistral etc... Savigny est une sorte d’échiquier : il y a également un quartier d’arbres fruitiers, qui n’existent plus comme mes perdrix, et même un quartier latin, avec ses rues Soufflot, Cinné, Cujas, Gay Lussac mais sans la Sorbonne. Quand on vous demande une rue à Savigny, on sait où est le quartier mais pas la rue.

Cette belle Provence où je suis en voyage immobile, est malheureusement parasitée par les rues qui n’ont rien à voir là. Il y a la rue de Paris qui débouche aux anciens bains douches près de la mairie alors que Paris est à vingt kilomètres ! Et la rue René Legros, du nom du maire qui nous a mariés ma femme et moi, qui s’est baptisé une rue de son vivant n’étant pas sûr d’en avoir une après.
Savigny est maintenant une grande ville sans champs, sans perdrix, sans arbres fruitiers, sans terrains vagues, sans laiterie. On achète notre beurre désormais chez Leclerc. Savigny est même célèbre, on en parle beaucoup à la télé les samedis et dimanches soirs car c’est là que commencent les ralentissements sur l’A6 en direction de Paris.

A part cela le ciel est bleu, le soleil bon et la vie belle. Jean

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mots clés : L'Anselme Queneau

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